Durant la saison estivale du cinéma québécois et au milieu des supposées difficultés de celui-ci au box-office, beaucoup des gens, dont des producteurs, se posent des questions sur ce que le public veut, sur la formule parfaite pour le film à succès, et il semble pour plusieurs que la personne qui se rapproche le plus de cette équation serait Émile Gaudreault, réalisateur dont les deux derniers films ont rapporté pas moins de 14 millions de dollars ensemble. Tout cela a commencé par De père en flic en 2009, une comédie d’action sans comédie ni action, un film qui restera sûrement dans les annales que pour la quantité d’argent qu’il a rapporté. Cependant, j’aimerais contrecarrer cette introduction avec une opinion apparemment très controversée par rapport à son film suivant sorti en 2011 : j’ai bien aimé Le Sens de l’humour. Si De Père en flic prenait ses références dans le buddy-cop-movie américain déjà trop plagié, Le Sens de l’humour s’attachait d’avantage à la comédie noire aux accents britanniques. C’était un film très étrange, qui fonctionnait parce que personne ne savait vraiment ce qu’il faisait, parce que les acteurs principaux étaient à l’opposé des rôles qu’on leur donne. Ce n’était pas un film pour tout le monde, comme le témoigne sa faible popularité, mais je peux avouer que oui, j’ai ri plusieurs fois durant Le Sens de l’humour, ce que je ne peux pas dire pour son film précédent, où toutes les possibilités comiques et excitantes se terminaient en cul-de-sac.

Il y a une autre chose qu’on peut concéder à Émile Gaudreault, et c’est qu’il était parfaitement au courant de l’absurdité du rôle qui lui fut décerné, celui de réalisateur de films à succès québécois, gardien du grand mythe du box-office. Ses films ont toujours eu un caractère commercial, oui, mais sans l’attente de plusieurs millions jusqu’à tout récemment. Et dans une industrie qui n’a presque jamais été profitable (encore moins avec ces blockbusters), c’est extrêmement bizarre de se faire jeter au centre de la problématique sans vraiment le vouloir. C’est un peu ce constat qui semble l’avoir motivé à faire ce dernier projet : une satire de l’industrie du cinéma québécois sur l’écart entre réalité et fiction, entre produit et œuvre profonde. C’est tristement la meilleure chose que l’on peut affirmer au sujet de son dernier opus. Le Vrai du faux est non seulement un film qui se perd dans tous les pires défauts des films précédents de Gaudreault, mais qui les fait ressortir jusqu’à devenir insupportables; un dérapage dont personne n’aurait pu prévoir l’ampleur.

Le problème principal d’Émile Gaudreault, c’est qu’il est en quelque sorte… incompétent. Cela ne veut pas dire qu’il est un idiot, loin de là, mais que les éléments qu’il présente au public ne sont jamais satisfaisants comparé à leur promesse. Ainsi, l’offre au centre du Vrai du faux est une comédie dramatique, quelque chose qui fait rire, mais qui émeut aussi par moment; malheureusement le film rate complètement la cible dans les deux cas, à commencer par l’humour qui rappelle le principal échec de Hot Dog l’année passée. Comme pour le film de Marc-André Lavoie, on se retrouve avec un humour très écrit sans avoir été testé auparavant, mais si le film de Marc-André Lavoie semblait être composé de setups interminables qui ne se terminent jamais sur un punch, la grande majorité de l’humour du Vrai du faux compte sur un flux continu d’informations sans impact projeté rapidement au public. Alors si l’idée de Stéphane Rousseau qui parle sans arrêt avec des blagues qui tombent à plat ne vous fait pas rire, désolé, parce que c’est tout ce que le film vous offre dans le domaine humoristique, et ce n’est pas ça le pire.

Le pire, c’est que tous les acteurs dans Le Vrai du faux sont absolument horribles! Peut-être que De père en flic ou Le Sens de l’humour n’étaient pas composés de performances d’acteurs incroyables, mais avec du recul, on doit avouer que ces films avaient des personnalités centrales assez fortes pour au moins soutenir leurs péripéties jusqu’à leur conclusion. Le Vrai du faux ne peut compter sur ces personnalités, et doit donc se baser sur Stéphane Rousseau et Mathieu Quesnel. Malgré tout ce qu’on a pu dire sur lui après la sortie des Invasions barbares il y a maintenant… 11 ans, il n’y a maintenant aucun doute que Stéphane Rousseau est un acteur très, très ennuyant, un homme qui met ici très peu d’émotion ou de personnalité dans un texte qui manque déjà beaucoup d’humour en soi. Mathieu Quesnel de son côté n’est jamais crédible avec une performance toujours grossière et sans direction. Ce serait cependant très injuste de jeter tout le blâme sur ces deux acteurs, parce que comme mentionné au tout début du paragraphe, tous les acteurs, même Guylaine Tremblay (Mariages) et Normand d’Amour (Tout est parfait), sont horribles, et c’est parce que personne ici ne croît un seul mot de ce qu’il dit. Tout le monde se contente que de réciter le scénario sans véritablement entrer dans leur personnage, sans convaincre le public de s’investir dans les situations qu’on nous présente, aussi simples ou rocambolesques qu’elles soient. C’est à se demander si le réalisateur était même là tellement les acteurs semblent dirigés par des fils conducteurs des plus caricaturaux et approximatifs. Et si la dimension comique des acteurs ne convainc pas, imaginez quand on doit passer aux scènes émotionnelles.

Ce n’est pas comme si les personnages qu’on leur a donnés pouvaient vraiment les aider à s’en sortir, car Le Vrai du faux n’est pas une comédie comme les autres; c’est une satire extrêmement cynique par rapport à ses personnages, qui les déteste tous et les étouffe dans une vision tellement exagérée qu’elle en devient toxique, sans identification ou rire à nous donner en retour. Dire que ces personnages sont des stéréotypes serait arbitraire, car même les stéréotypes n’ont pas autant de mauvaise foi en eux. Éric, le personnage de soldat revenu d’Afghanistan avec un stress post-traumatique, est présenté  comme un être con, grossier, macho, un peu inculte, un portrait abrutissant alors que le film s’attend à ce qu’on le voie avec compassion. Sa mère, jouée par Guylaine Tremblay, est une mère de famille typique qui parle beaucoup au nom de sa famille et qui est décalée de tout ce qui se passe. La psychologue (Julie LeBreton) est une femme qui ne vit que pour le travail et qui est très froide et officielle dans toutes ses relations. Mais le pire a sans doute été donné à Charles-Alexandre Dubé, à qui on a donné le rôle du jeune homme militant granola très mou et naïf, une sorte de gifle au personnage optimiste qu’il a joué dans Liverpool de Manon Briand. C’est le genre de regard cynique qui coule une comédie, qui est tellement coincé dans sa vision minable de la réalité. Même Denys Arcand aurait la tête entre les mains en voyant ça.

Et n’espérez pas de commentaires intéressants au cœur de cette satire; les problématiques que le film prétend toucher sont abordées d’une manière tellement simpliste que film passe tout de suite à côté d’elles. L’argument auquel Le Vrai du faux essaye de s’attaquer quant au cinéma québécois, c’est la perception que le cinéma québécois est « plate », ce qui est une affirmation tellement sans intérêt qu’on devrait reformater la question pour même espérer explorer la question. Mais non, le film arrête son questionnement qu’à « Il faut aider les soldats qui reviennent de guerre » et « Les gens aiment mieux les films d’action que les drames psychologiques », ce dont on se doutait déjà sans avoir besoin de rester 105 minutes dans une salle de cinéma.

Le Vrai du faux n’est pas la comédie la plus abrutissante et la plus grossière qui soit, mais c’est un film qui étouffe son auditoire avec son cynisme et son texte encombrant et sans vie. C’est un film très désagréable à regarder, un film qui peut seulement être apprécié par ceux qui baignent déjà dans le même cynisme aveugle que lui, et même là, ceux-ci risquent de le trouver aussi ennuyeux et sans intérêt par son humour déficient. Il n’y a aucune raison de voir Le Vrai du faux; surtout pas quand vous pouvez regarder une critique québécoise plus intelligente, plus honnête et plus drôle comme Série noire.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.