Rami, l’aîné d’une famille de restaurateurs d’origine libanaise habitant Montréal, est atteint de paralysie cérébrale et se déplace en boitant (il marche à côté d’une joie qui n’est pas à lui). Caractériel avec son entourage, le jeune homme revient constamment sur sa condition, bien réelle, mais devenant à force une béquille lui servant de prétexte pour fuir sa réalité. C’est également afin de s’évader des pressions de son monde qu’il profite des avantages d’Internet, où il s’est créé un avatar fantasmé de male alpha (Roméo onze) tout droit sorti d’une publicité de Gucci. Il rencontre dans un chat room une jeune femme qu’il charme (ou beurre) à coups de fausses histoires de jet-set et de réunions à Los Angeles et New York, jusqu’au moment fatidique où il l’invite à souper dans un hôtel chic du centre-ville. Il a bien sûr des roses et, malheureusement pour lui, le pot qui vient avec.

Ce qui est touchant chez le personnage de Rami c’est cette façon de feindre le machisme – le sang méditerranéen coule dans ses veines, quand même – alors qu’il est visiblement un grand sensible. D’une naïveté  propre à l’adolescence, malgré qu’il soit en début de vingtaine, Rami est convaincu que pour plaire, il faut paraître. Mais si son père souhaite qu’il fasse des études aux HEC pour ensuite prendre les rênes de l’entreprise familiale, ce qui est, question standing, très respectable, il préfère trainer dans les boutiques à regarder les complets pour homme au lieu d’aller à ses cours. S’il a la berline familiale pour une soirée, il ne trouve rien de mieux à faire que de se payer un trio cheese à la commande à l’auto. Cette ambiguïté entre ce qu’on attend de lui, ce qu’il est et ce qu’il veut projeter lui confère une fragilité et une richesse auxquelles nous pouvons tous nous identifier, tant soit peu que nous nous sommes également sentis perdus et étrangers à nous-mêmes au tournant de l’âge adulte. Milan Kundera écrivait que notre propre image est pour nous le plus grand mystère, pour Rami la solution de ce mystère sera toujours ses jambes, le présentant de front comme handicapé physique et, par extension inévitable, selon sa logique d’enfant, de cœur également.

Parce que les Québécois pure laine dans notre cinéma ont déserté Montréal pour les régions au tournant du millénaire, il ne reste que les immigrants pour témoigner de ce qui s’y passe. La métropole est ici désincarnée, dépossédée,  aseptisée, un avatar virtuel de ville – Roméo ne se tient pas n’importe où, évidemment –, c’est-à-dire que le réalisateur Ivan Grbovic n’en fait pas un couscous multiculturel célébrons-ce-qui-nous-rassemble-dans-nos-différences. En vérité, la famille de Rami est normale au point d’être ennuyante. Le père est un carriériste, attentionné, mais ferme, la mère peut passer un après-midi à écouter l’équivalent arabe de Star Académie et la jeune sœur court les garçons dans les soirées dansantes organisées par l’école. Normale, mais pas téléromanesque, grâce à une distribution en partie non professionnelle dirigée avec finesse. Une étoile à Ali Ammar dans le rôle de Rami bien sûr, mais également à Joseph Bou Nassar, qui incarne le père avec une présence et une force muettes à glacer le sang, ou à fondre en larmes, selon.

En bonus, la caméra n’est pas vissée au sol. Il y a par exemple un très beau travelling qui vient scinder le film en deux, tellement surprenant dans notre cinéma comme morceau de bravoure qu’il est visible après cinq secondes. Cinéastes d’ici, sachez qu’il est possible de bouger votre kodak sans être précieux, baveux ou sensationnels. Quoique, c’était assez sensationnel, comme travelling. Tout comme cette finale – où la forme s’harmonise avec le fond, s’imbibe, s’infuse, bref c’est beau à en crever – que je ne vendrai pas, beaucoup mieux dosée que celle de Nuit #1 et Curling, à qui elle fait beaucoup penser. Elle n’est pas scotchée, ni une fuite de dernière minute afin de ne pas plomber le moral du spectateur et ne projette pas son salut dans la bouche des enfants.

Ivan Grbovic, qui réalise ici son premier long-métrage avec l’aide de Sara Mishara, directrice photo avec qui il cosigne le scénario, est un nouveau membre plus que bienvenu dans cette grandissante jeune famille du cinéma québécois. Nous attendons impatiemment son prochain film, que nous espérerons aussi magnifique et touchant (ou ajoutez vos propres superlatifs à imprimer sur la jaquette du DVD) que ce Roméo onze qui nous rappelle, même si parfois par cynisme nous refusons de le reconnaître, que notre cinéma est en excellente santé.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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