Ce n’est pas un secret qu’il y a eu dans les dernières années une mode dans le cinéma québécois de films au regard international, mettant l’accent sur des gens venant de pays autres que le nôtre; une mode enclenchée par la sortie et le succès d’Incendies de Denis Villeneuve et de Monsieur Lazhar l’année suivante. Malheureusement, ce qui est venu avec cette mode, en plus du reproche qu’on peut leur donner par rapport à l’écart de vision entre le réalisateur et la culture de son personnage principal, c’est que l’arrivée de cette panoplie de films sur des étrangers a apporté une certaine saturation du marché pour ce genre de film; désormais, ce n’est plus assez d’avoir simplement un film québécois sur un conflit ou une culture étrangère pour intéresser le public, il faut apporter quelque chose d’autre en plus. Le réalisateur Charles-Olivier Michaud, dans les entrevues qu’il a données dans les dernières semaines, a décidé de promouvoir son dernier film avec l’idée du récit initiatique, d’une histoire où le personnage principal entreprend un grand voyage et grandit en conséquence. Cependant, Exil ne s’avère qu’un film trop maigre dans son récit et sa vision du monde, une œuvre qui ne peut absolument pas se démarquer de ceux qui sont venus avant lui.

Avant de commencer quoi que ce soit, il faudrait se pencher sur le concept du récit initiatique en tant que tel. Comme mentionné ci-haut, un récit initiatique est un schéma narratif où un personnage entreprend un périple qui le fera évoluer. Il se caractérise par quatre étapes distinctes; 1. Le personnage est arraché de son habitat et de ses habitudes naturels; 2. Le personnage fait le tri de ses capacités et commence à trouver ses moyens pour survivre dans son nouvel environnement; 3. Le personnage fait l’objet d’une mort symbolique qui le fait entrer dans une période sombre; 4. Le personnage passe à travers une renaissance qui le retrouve plus fort et changé à jamais. Bon, la raison pourquoi il faut expliquer tout cela, c’est parce qu’en réalité la promesse d’un récit initiatique dans une œuvre est peut-être une des pires façons d’intéresser un public à une histoire; c’est un peu comme affirmer que les personnages d’un film changent et ont des émotions. Tous les personnages ne devrait-ils pas avoir un arc narratif? N’est-ce pas une nécessité? On peut trouver ce schéma d’évolution à peu près partout dans le cinéma, même à travers les yeux d’un enfant, comme dans Beasts of the Southern Wild de Benh Zeitlin, Tideland de Terry Gilliam, ou bien la presque totalité des films d’animation de Disney classiques. Même dans Rebelle de Kim Nguyen, on peut très bien déceler le moment du déracinement (l’enlèvement de Komona et le meurtre de ses parents), la mort symbolique (le meurtre de son ami de cœur), et la renaissance (son accouchement). Ce n’est pas quelque chose de compliqué, c’est de l’écriture de base!

Mais bon, on ne peut pas résumer un film que par son marketing et son originalité; si on y retrouve un personnage attachant et intéressant et une bonne technique, on pourrait bien qualifier cet effort de succès. Hélas, ici le personnage principal se révèle fade, s’exprimant peu et sans véritable personnalité ou émotion à l’exception d’un visage triste et inquiet que l’acteur principal tient en permanence. Peut-être que le réalisateur voulait que ce personnage soit une page blanche pour le spectateur, pour qu’on puisse se projeter à travers lui et donc faciliter le processus d’identification, sauf que c’est impossible, car on se bute constamment à une narration encombrante, et c’est là qu’Exil commence à déraper; le film n’a aucune envie de montrer quoi que ce soit, des états d’âme des personnages aux liens qu’unissaient Samuel à sa famille et donc à sa manière de penser, mais il n’a aucun problème à nous en parler sans cesse, passant par-dessus des évènements qui devraient être chargés émotionnellement. Il y a une scène où Samuel est trahi par son cousin et jeté hors d’un bateau clandestin vers les États-Unis. Ça devrait être un moment dur pour le mental du personnage; devrions-nous rester sur celui-ci pendant quelque temps pour lentement tout absorber? Non, laissons juste Stanley Péan (le narrateur) nous dire comment il se sentait trahi pour finalement le voir embarquer dans un autre bateau une minute plus tard. On sent ici un film qui a été fait très rapidement, un film avec les coins ronds qu’on a essayé de réparer avec une voix hors champ, une voix qui refuse catégoriquement de s’en aller, même lorsque les scènes sont réussies. Il y un autre moment, plus tard dans le film, où Samuel appelle le centre pour enfants qui l’a accueilli à Miami en voulant parler à une petite fille qu’il a rencontrée lors du voyage en bateau, pour finalement apprendre que pendant qu’il était parti vers le nord, elle a été envoyée dans une famille adoptive. Ce n’est pas la plus grande scène au monde, les acteurs ne sont pas criants de vérité dans leur performance, mais elle fonctionne. On comprend qu’est-ce qui se passe et on voit comment il se sent, fermant le cellulaire doucement la tête basse. Cette scène fonctionne… et puis le narrateur vient nous dire comment il se sentait triste à ce moment-là. C’est complètement inutile, et le texte lu à travers le récit s’avère être un peu répétitif, mentionnant les « ténèbres » et les « anges qui se placent sur le chemin de la providence » au moins une demi-douzaine de fois; peut-être que ces termes sont plus espacés entre eux qu’on en a l’impression, mais c’est difficile à savoir quand ces mots sont les seuls auxquels on peut s’accrocher.

Bien sûr, Samuel n’est pas la seule personne que nous rencontrons dans tout le récit, et il croise le chemin de plusieurs autres personnages qui l’avanceront dans sa quête. Le problème c’est que ces personnages ne sont jamais des entités à part entière; ils ne servent qu’à aider Samuel d’une façon ou d’une autre, et ils nous quittent aussi rapidement qu’ils sont venus. Ils n’incarnent pas des symboles, encore moins des gens avec des vies distinctes, ils ne sont que des points sur une carte que nous ne côtoierons jamais assez longtemps pour sortir des stéréotypes et créer une véritable personnalité. Prenons par exemple le personnage de Paul Doucet. Voici exactement tout ce que l’acteur fait dans tout le film : il va chercher Samuel au beau milieu d’un lac gelé, l’apporte à Montréal, fait une job dans une boîte de nuit et rapporte un restant de pizza, pour finalement se faire tirer dessus par Samuel. C’est tout ce qu’il fait dans le film, et il disparaît en l’espace de trois minutes. Paul Doucet n’est pas dans ce film parce qu’il apportait un nouveau point de vue ou qu’il approfondissait ses thèmes; Paul Doucet est dans ce film parce qu’on avait besoin de faire avancer le récit.

C’est dommage, alors que les éléments culturels qui pourraient embellir l’atmosphère initiale se trouvent affaiblis par la vision éloignée et détachée du réalisateur. Lorsqu’on regarde les Haïtiens dans leur vie quotidienne, on n’a jamais l’impression de voir ce que ces gens font chaque jour, mais ce qu’un Québécois imagine qu’ils font. Les dialogues entre eux ont aussi été lourdement effacés, car non seulement leurs répliques sont gardées à un strict minimum, limitant leur marge de manœuvre, mais il n’y a aucune trace des tics ou des expressions qui pourraient accentuer leur identité. Exil a peut-être été filmé en Haïti, mais vraiment ça aurait pu se dérouler dans n’importe quel pays en voie de développement tellement la culture originale est effacée ou modifiée. Et cette fissure entre fiction et réalité devient de plus en plus difficile à avaler plus on se rapproche de notre culture à nous, où les graffitis peu convaincants et les stéréotypes vite faits mettent en relief la perception artificielle de lieux et de réalités que nous connaissons.

On pourrait répondre qu’on peut facilement faire bien pire qu’Exil, et d’une certaine manière, ce serait vrai. Le vrai problème ici, c’est qu’on peut facilement faire mieux. Exil est un film où tous éléments qui auraient pu le démarquer, que ce soit ses personnages, son récit, ses dialogues, sa vision ou sa culture, ont été amaigris jusqu’à devenir l’ombre de films qu’il essaye de peine et de misère à suivre. Car ce n’est pas tout d’être une nouvelle voix; il faut aussi avoir quelque chose à dire.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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