Comprenons-nous bien, outre ses qualités indéniables et la beauté qui s’en dégage, Féminin/Féminin répond d’abord à la mission de réduire les stéréotypes véhiculés par la société et de donner une variété de modèles aux femmes (et aux hommes?) ne possédant aucune référence du milieu lesbien. En cela, la série répond aux attentes du site Internet LSTW (Lezspreadtheword). On sent la cinéaste Chloé Robichaud en contrôle, elle sait de quoi elle parle, nul doute. Elle est amoureuse de son sujet, de ses modèles qu’elle filme avec sensualité, aidée d’une photographie chaude et près de ses personnages. Teintés d’hyperréalisme, les dialogues ont du chien, collent bien aux comédiennes qui sont, au demeurant, irréprochables. Mais, les pièges ne tardent pas à se pointer dans cette série qui semble, au premier abord, ludique et divertissante.

Les épisodes sont ponctués de segments (faux) documentaires, qui arrivent mal à s’imbriquer aux situations fictives, le spectateur sera témoin de divers moments de la vie d’une jeune femme gaie (premier amour, célibat, divorce, relation atypique, découverte de l’homosexualité). Ces parties documentaires enlèvent tout ce qu’il y a de plus riche aux personnages et nuisent à la crédibilité de plusieurs scènes, notamment celle voyant apparaître Chloé Robichaud jouant son propre rôle devant ses amies/actrices/personnages; ou celle prenant les allures d’un document didactique avec Ariane Moffatt. Et c’est sans parler du point de vue éthique d’un tel parti pris. Pourquoi mentir, inventer, truquer un cheminement, alors, qu’au dernier épisode, Robichaud réunit trois véritables couples gais à qui elle pose ses questions (où étaient-elles ces femmes pendant toute la série?, auraient-elles pu mieux servir le propos que ces fausses entrevues auxquelles on a eu droit?).

Tranquillement, les épisodes avancent, quelque chose cloche, l’intérêt développé précédemment pour ces jeunes femmes tend à se désagréger. Le spectateur non lesbien quitte peu à peu le navire tant il n’existe pas dans le monde de Féminin/Féminin. Le piège apparaît à nos yeux. En sociologie, l’entre-soi désigne une situation de personnes qui choisissent de vivre dans leur microcosme (social, politique, etc.) en évitant les contacts avec ceux qui n’en font pas partie. Dans la série, les femmes n’ont aucun contact avec le monde extérieur, si ce n’est qu’une infime poignée d’hétérosexuels. Jamais ne seront présentés les familles, amis hétéros ou collègues de travail. Autour d’une discussion politique dans un café, jamais nous ne connaîtrons l’opinion des jeunes femmes. Le paroxysme est atteint dans l’épisode 7 où elles vont jusqu’à s’isoler dans un chalet dans le bois pour la fin de semaine. Qu’insinue-t-on avec une pareille série? C’est ce qui reste en travers de la gorge en écoutant Féminin/Féminin.

Nous voulons bien croire qu’il s’agisse d’une série sur la condition lesbienne; série qui tente de créer un portrait actuel et diversifié de leur situation, mais il n’en demeure pas moins que ces femmes évoluent dans une société. Contourner ce fait revient à ostraciser, à marginaliser une fois de plus l’homosexualité. Pourquoi les isoler à ce point? Pourquoi ne pas les avoir intégrées dans un monde pluriel? À moins qu’on ne tienne à la clandestinité que procure cette condition. Pourtant, on s’efforce de nous montrer le contraire. Les multiples situations présentent des lesbiennes voulant trouver l’amour, avoir des enfants, un couple stable.

À moins que Chloé Robichaud ne ratisse plus large, faisant de sa bande de filles un baromètre de toute la génération Y, confondant jusqu’à l’orientation sexuelle : apolitique, centrée sur le moment présent, fêtards, sans véritables plans de carrière… Rien n’est moins sûr… Mais, bons joueurs, nous souhaitons tout de même une deuxième saison à Féminin/Féminin. Ne serait-ce que pour aller plus en profondeur, et que la cinéaste puisse fusionner sa diversité à la pluralité, car, évidemment, l’un n’empêche pas l’autre.