Mesdames et messieurs, bienvenue à cette nouvelle édition de la saison des blockbusters québécois! Oui, mesdames et messieurs, comme chaque été, année après année, nous avons droit à trois films québécois grand public, trois films à grand potentiel commercial en espérant du fond du cœur que Vincent Guzzo va un jour se la fermer : un drame biographique, un film d’action et une comédie. Et comme tant d’années auparavant, nous commençons cette saison avec un drame inspiré de faits réels : La Petite Reine. Maintenant, j’ai déjà abordé les problèmes et les stigmates de la dépendance du public québécois aux histoires vraies dans un texte l’été dernier, alors je ne vais pas me répéter. Cependant, il y a un élément narratif très important absent de Louis Cyr et qui revient en force dans notre sujet d’aujourd’hui : victimisation! Oh mon dieu que ma vie est dure et horrible, et je ne parle pas de la vingtaine d’itinérants que j’ai croisés en prenant le métro ce matin, ou de toutes ces femmes autochtones qui sont enlevées et probablement tuées dans leurs réserves, ou de notre environnement qui est traité avec la plus grande apathie; mon bus est arrivé cinq minutes en retard ce matin! …Je suis quand même arrivé à temps au travail, mais j’étais vraiment stressé pendant deux minutes!

Bon, écoutez, ce n’est pas un secret que l’idée de la victime de circonstance est un des mythes fondateurs de notre province, abandonnée par les Français et encerclée par les Anglais. C’est une obsession qui nous suit dans notre cinéma depuis La Petite Aurore, l’enfant martyre, et qui va probablement être avec nous jusqu’à ce que nous soyons tous morts. C’est un mythe qui peut être très dangereux, non seulement parce qu’il entretient une vision défaitiste que nous ne pouvons rien faire, mais aussi parce que l’application de ce concept de victimisation tend à révoquer notre responsabilité dans cette problématique, même lorsque nous sommes à blâmer dans plusieurs domaines (la pauvreté, les réserves autochtones, l’environnement). Alors tout ce qu’on peut souhaiter pour ce nouveau film, c’est de ne pas tomber dans les puits sans fond du genre qu’il a choisi. Malheureusement pour nous, La Petite Reine n’est pas le mauvais film que l’on redoutait; c’est pire. Bien, bien pire.

Le film commence avec un plan de Julie Arsenault (Laurence Lebœuf) qui pédale sur une route en Arizona, et la première minute du film n’est pas si mal, même si un plan de celle-ci qui se pique aussi rapidement dans le long-métrage peut soulever des sourcils… et puis l’Agence Anti-Dopage sonne à la porte. C’est à ce moment que le film devient complètement fou; la caméra commence à perdre la tête, la musique devient très forte et nerveuse, Patrice Robitaille court partout en criant pendant que Laurence Lebœuf pleure et crie d’essoufflement et de panique en serrant un sac de solvant branché dans une veine de son bras gauche. Et quand cette scène se termine cinq minutes plus tard, vous réalisez que ça va être comme ça pour encore une heure et demie et que vous avez peut-être pris une très mauvaise décision. La Petite Reine est l’équivalent de Sarah préfère la course sur stéroïdes – littéralement et figurativement. Vous pensiez que Louis Cyr était pompeux? Vous n’avez encore rien vu! Ces artifices absurdes atteignent d’ailleurs leurs paroxysmes dans une scène où Julie a un malaise au milieu de la nuit, malaise qu’on a décidé d’évoquer en déséquilibrant la caméra et le focus avec un bruit de battement de cœur en bruit de fond, ou même dans une scène de catfight entre Julie et une de ses coéquipières en plein milieu d’un restaurant! Oh oui, ils sont allés jusque-là!

Les personnages de La Petite Reine ne sont pas des personnages, ce sont des stéréotypes. Pire, ces sont des stéréotypes qui sont étrangement précis, et donc, irrémédiablement horribles. Laurence Lebœuf est l’adolescente qui se prend pour une adulte, mais qui ne l’est toujours pas – ce qui est bizarre parce que je suis sûr qu’elle devrait avoir dépassé le cap des 18 ans – Patrice Robitaille est l’antagoniste qui passe de forcé et menaçant à tueur en série total, Denis Bouchard est le père de famille qui a inscrit son enfant à une école privée et force la main du monde pour entendre que tout va bien en étant un pur ignorant du tourment de sa fille, Jeff Boudreault est le commanditaire… voilà, et on finit avec l’équipe de vélo de Julie qui consiste en la distribution de Mean Girls. Bien sûr, avec une telle palette de personnalité, ce n’est pas une surprise de voir les performances des acteurs manquer autant de subtilité, coincés dans des personnages qui sonnent complètement faux. Ces personnages vont même jusqu’à prendre des décisions douteuses plusieurs fois dans le film qui les présentent, même ceux avec les bonnes intentions, comme étant de parfaits égocentriques. Ça ne rend pas ces personnages plus tridimensionnels en mettant en relief leurs propres défauts pour mieux les comprendre, ça donne l’impression de regarder des gens détestables qui espèrent qu’on va les sauver de la noyade dans une piscine de merde alors qu’ils ont eux-mêmes sauté dedans sans problème.

La Petite Reine n’est pas juste un très mauvais film cliché et ridicule; c’est surtout un film moralement répugnant et manipulateur dans sa construction. C’est un produit fait pour servir une dépendance dans notre société, de la même façon qu’une overdose d’héroïne sert un drogué. C’est tout ce qui est mauvais à propos du cinéma québécois d’aujourd’hui, et c’est frustrant que l’on doive encore tolérer une telle chose dans notre culture.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.