Ça commence par une bataille cacophonique, agitée et chaotique contre les aléas de la vie quotidienne : des bébés hurlent, Laetitia court de droite à gauche cherchant désespérément quoi porter. Son petit ami, Virgil, qui partage ce foutoir délirant, tente de calmer les bébés tout en convainquant sa douce de porter ceci ou cela. C’est que Laetitia, journaliste pour une chaîne d’information continue, doit absolument partir afin de couvrir le jour du deuxième tour de l’élection présidentielle française. Elle est en retard et elle attend, toute fébrile, le baby-sitter. Après cette bataille difficilement gagnée, une deuxième survient : c’est Vincent, son ex et père de ses deux filles, qui se pointe chez Laetitia pour lui rendre une visite imprévue. Une fois le jeu calmé, saut dans un Paris survolté. Laetitia file en direction de la rue de Solférino, devant le siège du Parti socialiste où elle doit faire son topo. La réalisation de Justine Triet est maîtrisée et son écriture marche sans faire de bruit, rend bien la tension anxiogène émanant de chaque scène où tout peut éclater.

La bataille de Solférino représente en quelque sorte cette infinie tension entre l’intime et le politique. Peu à peu, les scènes documentaires (filmées le jour de la victoire de François Hollande) prennent plus de place dans le montage. Comme si Triet nous disait à quel point le politique est implacable. Véritable bulldozer lent et méthodique, il s’immisce dans la vie, finit par englober le couple et le transforme du coup en une instance politique de plus, perdu dans la foule, dans la société. Après les élections, on reviendra sur le couple dans son intimité, mais la métamorphose sera opérée.

Justine Triet avance – contrairement aux politiciens – nuancée, sans démagogie aucune. Il aurait été facile pour la cinéaste de se complaire d’un film aux accents socio politiques, d’un film à thèse évoquant plutôt les capacités revendicatrices de l’auteur que ses qualités cinématographiques, mais elle l’évite de belle façon. Parce qu’elle n’appuie pas sur le passé des personnages, sur leur psychologie, cela force à ne pas prendre une position polarisée ou du moins laisse le spectateur libre de revenir sur sa décision. Et surtout, parce que la vie l’emporte au final. D’une poésie imprenable, sans jamais se cacher derrière un faux lyrisme, La bataille réussit, par la force des métaphores qui le jalonnent, à transcender. Comme dans cette scène où Vincent, cherchant à parler à Laetitia, se trouve prisonnier d’une marée humaine dense et festive. Vincent éclate, la ville éclate. Ou cette discussion interminable, en pleine nuit, entre Vincent, son avocat improvisé et Laetitia, qui prend les accents d’un dialogue de sourds, rappelant les propos illogiques, immatures, d’une fin soirée trop arrosée. À première vue, Triet semble s’égarer, allonger le martyr des protagonistes, pathétiques et braillards, incarnant les pires politiciens d’une assemblée législative, mais c’est qu’elle prend le temps de révéler son intention en ceci : ni l’un, ni l’autre des parents ne semble apte à garder les enfants, comme ni l’un, ni l’autre ne méritent de les perdre. Les enfants deviennent alors l’image d’un bastion imprenable dont on ne gagne pas si facilement la bataille. L’avocat le résume bien en disant à Vincent qu’il est très difficile à défendre. Laetitia et Vincent souffrent tous deux de leur liberté, leur défiance des règles (Vincent qui interprète à sa façon la lettre du juge, Laetitia qui jette un verre d’eau à la figure d’un serveur). Ce sont des êtres impulsifs qui affrontent, sans s’en rendre vraiment compte, le politique, mais qui finissent par en souffrir, pris qu’ils sont dans un jeu dont ils ne comprennent pas les règles.

Laetitia retiendra sans doute le conseil d’un ami rencontré peu après les émeutes post élection, celui de sublimer son quotidien en faisant preuve d’une imagination sans borne, parce que sans le quotidien, que reste-t-il de sa vie ? Éméché, Virgil revient et endosse le costume du médiateur, calme le jeu. Les hommes s’entendent comme larrons en foire. Vincent et l’avocat partent chacun de leur côté. Et dans la chambre à coucher, tendrement, Laetitia se laissera tenter par Virgil, au vertige de l’imagination.

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