« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. » Plus d’un siècle plus tard, les strophes de Rimbaud sont citées par des adolescents dans le film Jeune et jolie de François Ozon. La désillusion et la déception font partie de ce passage trouble de l’enfance à l’âge adulte, celui où l’apprentissage se faufile parfois dans les chemins les plus escarpés. Avec ce film, le réalisateur flirte avec le propos ironique du célèbre poème de Rimbaud, en écorchant à vif le romantisme des amours d’été éphémères.

Le film est divisé en quatre parties, suivant les saisons, en capturant un an dans la vie d’Isabelle. Après avoir perdue sa virginité lors d’un voyage d’été en Allemagne, elle revient à Paris et commence à se prostituer. Parmi ses clients, elle noue un lien personnel avec un homme plus âgé, Georges, qui meurt subitement pendant leurs ébats. Lorsque sa mère est mise au courant de ses activités, Isabelle y met fin et s’engage dans une relation stable qui ne la comble pas. La femme de Georges tente de surmonter sa perte par la rencontre de la jeune femme, dans la fameuse chambre où son mari est décédé.

Dès les premières minutes de Jeune et jolie, une distance est installée entre le spectateur et le personnage principal. Isabelle est dans l’objectif des jumelles de son petit frère, loin devant sur la plage. Ensuite, l’ombre de la main du garçon se pose au-dessus de l’adolescente, intouchable, à moitié nue. Impénétrable et imperturbable, Isabelle nous donne rarement accès à ses sentiments. Ils viennent par bribes, par failles, au compte-gouttes. Une fois, elle lance une réplique cinglante à sa mère sur la confiance, dévoilant une parcelle de rancœur. En perte de repères, elle tente de séduire son beau-père. Devant son psychologue, des larmes coulent sur ses joues. Elle se sent coupable de la mort de Georges, le seul client qu’elle a accepté de voir plus d’une fois. Il était différent des autres hommes, plus tendre et attentionné. Le film se termine d’ailleurs sur une scène intelligente, à la fois douce et amère, sur la possibilité du deuil et sur la culpabilité. N’est-ce pas au printemps que toutes les renaissances sont possibles?

Le désir est ce qui lie le cinéma d’Ozon. Le désir sous toutes ses formes, enivrant ou dévastateur. La sexualité devient un passage, comme c’était le cas dans son dernier film Dans la maison, où un désir obsessionnel concordait avec les premiers émois d’un adolescent. Dans Jeune et jolie, Isabelle est l’objet de convoitise de clients frappés par sa beauté et sa jeunesse. Ou d’un compagnon de classe, qui veut rester auprès d’elle même si elle lui avoue ne pas être amoureuse. On peut aussi mentionner le petit frère, qui regarde sa sœur longuement se maquiller et se prélasser nue au soleil. Il lui sert de confident sur ses épanchements amoureux et l’observe se donner du plaisir dans l’entrebâillement de la porte. Il y a d’ailleurs quelque chose de très posé dans la manière de filmer du réalisateur, jouant avec la distance et la délicatesse. Les lèvres en plan rapproché, Isabelle raconte l’attrait de l’inconnu qu’implique la prostitution. Une caméra lente la suit dans les corridors d’hôtel et s’attarde sur le numéro de la chambre de Georges. Cette retenue se perçoit même dans les scènes de sexe. Une caméra pudique qui fuit vers les visages, le haut des corps, ou qui filme en plan plus large pour éviter de tomber dans la vulgarité.

Dans sa manière d’explorer la sexualité, Isabelle fait preuve d’une profonde mélancolie. Pendant sa première fois, elle voit son double regarder la scène de manière impassible. Le même soir, elle dit à son petit frère que « c’est fait » et ne veut plus revoir le garçon. Passage obligé, la première fois promet à Isabelle un contrôle sur ses propres choix. Ainsi, le film réussit en ne tombant pas dans un portrait adolescent mièvre et cliché. Isabelle est insaisissable comme l’est l’adolescence. Ozon laisse place à la réflexion, ne juge pas en évitant des motivations claires, trop faciles à ses actes. Cela peut aussi bien être une expérience qu’un « jeu », ce qu’elle confie à son psychologue. La tentative de raisonnement de la mère, émouvante dans sa ténacité, se charge justement de poser les questions dont la plupart des films nous auraient donné les réponses. Isabelle vient d’une bonne famille et ne manque pas d’argent. Ses actions ne tendent, finalement, qu’à sa propre volonté d’expérimenter.

Aux quatre chapitres du film se greffent quatre chansons de Françoise Hardy, comme une clé à l’énigme. Cet élément pèse lourd sur le récit. Il plaque aux images, ainsi qu’au personnage principal, des explications que le film repousse à tout autre moment. La distance et la retenue instaurées soigneusement par le réalisateur se brisent un peu, ce qui déçoit. La plume d’Hardy est intemporelle, certes, mais mielleuse dans ce film, comme un baume voulant calmer une douleur déjà maîtrisée.

La filmographie diversifiée de François Ozon, bien qu’inégale, inspire le respect. Jeune et jolie délaisse le contrôle dont fait habituellement preuve son travail. Il y a un germe de liberté tant dans la narration de son film que dans la construction du personnage central. Isabelle, interprétée par l’actrice prometteuse Marine Vacth, est bien plus que jeune et jolie. Elle est dotée d’une profondeur, d’une intelligence émotionnelle que l’on décèle au rythme des saisons, avec une caméra attentive au peu qu’elle lui donne. Ozon a été le seul obstacle à la réussite complète de son film. On quitte la salle avec des questions plein la tête, de la matière à réfléchir, mais sans le sentiment qu’il est allé jusqu’au bout de son film et de lui-même.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).

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