James Gray n’est pas nécessairement un nom qui vient en tête quand on pense au cinéma américain indépendant; il n’est pas aussi célébré que ses compatriotes des années 90-2000 comme Wes Anderson, Jim Jarmush, Spike Jonze ou même Kevin Smith d’une certaine façon, et il ne fait pas du tout partie des nouveaux réalisateurs de Sundance qui ne peuvent que s’abriter dans l’ombre de leurs prédécesseurs. À première vue, on pourrait le classer dans la liste des réalisateurs de drames américains sans grand intérêt, amateur de films de crimes dans les rues de New York, et pourtant celui-ci a réussi à se retrouver dans la compétition officielle à Cannes pour ses quatre derniers films, de 2000 à 2013! Peut-être qu’il se cache quelque chose derrière cette façade familière. Et c’est bel et bien le cas; car si The Immigrant risque de ne pas intéresser les amateurs de l’art total cinématographique post-moderne, il se révèle être un film avec d’excellents thèmes et interprétations, une œuvre encore très actuelle par sa réflexion sur la société et à l’art.

Les forces du film sont tout d’abord techniques; ses images sont colorées d’un verni jaunâtre qui ne dilue aucunement leur qualité et qui n’est jamais fait de manière excessive, donnant des couleurs qui alternent entre usées et lumineuses et une ambiance baroque. La caméra est aussi toujours à l’aise dans ses cadres, même lorsque les environnements deviennent très étroits, comme dans l’appartement ou les tunnels. Mais on retrouve surtout une expertise dans les performances des acteurs. Marion Cotillard a un jeu très incertain et perturbé, un personnage qui n’est pas confortable dans ce Nouveau Monde qui l’entoure et dans la langue anglaise, alors que celle-ci la rattrape subtilement dans ses habitudes. Même avec toutes les malchances qui la frappent continuellement, elle réussit à éviter les grands pièges mélodramatiques en se réfugiant dans l’incompréhension totale et l’espérance de revoir sa sœur.

Joaquin Phoenix, acteur fétiche du réalisateur, a lui aussi un personnage qui se révèle très torturé, mais qui évite lui aussi les clichés habituels dramatiques du cinéma américain; contrairement à Ewa (Cotillard) qui est une victime de la société, Bruno (Phoenix) se trouve à être un assaillant, mais un assaillant conscient de sa propre cruauté, et qui peut devenir instable en voulant le cacher aux autres. Malheureusement, Jeremy Renner est le maillon faible de la distribution principale; il n’est pas mauvais du tout, il est bon, mais il est loin des interprétations magistrales de Cotillard et Phoenix. Même à cela, nous sommes maintenant avec le triangle des personnages qui seront à la base du propos du film.

Malgré son histoire qui pourrait sembler très classique et à l’eau de rose à distance, c’est l’exploitation de ses thèmes qui élève vraiment The Immigrant. Au-delà de son synopsis d’une Polonaise qui arrive en Amérique et qui doit vendre son corps, c’est surtout l’histoire de trois personnages qui ont une vie médiocre dans les bas-fonds de la fierté américaine et qui décident de noyer cette vie dans le spectacle. Cette culture changeante, où les spectacles de vaudeville doivent montrer de plus en plus de peau pour concurrencer avec le cinéma, est représentée par les deux cousins Bruno et Emil (Renner), deux visions contraires de la place du spectacle pour ce qui est d’aider la population à passer à travers les jours froids. Bruno représente bien sûr un caractère plus exploitant, plus commercial du divertissement; il anime des soirées où les comédiennes/escortes qu’il a recrutées, toutes des immigrantes, montent sur scène pour symboliser une vision stéréotypée du monde extérieur, pendant qu’un public saoul et en grande majorité irrespectueux fait entendre son approbation. Les lois du marché dirigent ses faits et gestes, et il le sait très bien, pensant que ses débuts difficiles dans la grosse pomme pardonnent ses abus d’aujourd’hui, que c’est la seule façon qu’il peut vivre. Il fait donc lui-même partie de cette illusion, et c’est en voulant cacher son ignoble facette que son personnage devient de plus en plus violent et énervé, surtout en compagne d’Emil.

Emil, magicien, incarne quant à lui la vision d’un divertissent un peu plus spirituel, peut-être même religieux; l’art ne devrait pas faire oublier les problèmes de monde, mais les aider à les confronter, lui qui fait un parallèle entre la croyance en la lévitation et la croyance des gens en le commencement d’une nouvelle vie à New York, croyance qui semble s’être évaporée dans leur déportation prochaine, mais qui se matérialisera dans son tour de magie. Cette vision, même si elle semble être aussi populaire que celle commerciale, dérange beaucoup Bruno, qui boit pour oublier et qui redoute la révélation de sa malveillance par Emil, en racontant que son cousin a révélé son boulot à une ancienne petite amie qui l’a ensuite quitté. Il est dit qu’Emil avait des problèmes de jeu et d’alcool auparavant, qu’il s’est peut-être repris en main, mais malheureusement nous ne pourrons en savoir plus.

Ne reste qu’Ewa, l’immigrante, à laquelle cette nouvelle société de divertissement change sa façon de vivre petit à petit. Si son visage était figé d’incompréhension et d’innocence tôt dans le film, ce monde où l’apparence et l’individualisation prévalent gagne du terrain sur ses habitudes. Il y a une scène, très importante, où elle se fait recapturer pour extradition. Arrivée dans sa cellule, elle rencontre une autre polonaise, coincée dans un double lit rempli à craquer. Elle se lamente que les gens les ignorent, qu’ils les traitent comme des animaux (mot qui revient souvent dans les dialogues par ailleurs).  Sa réponse? « Je ne suis pas comme vous. » Elle procède donc à piquer son doigt avec une aiguille et à utiliser son propre sang comme un rouge à lèvres en se regardant dans un miroir complètement sali. C’est d’ailleurs difficile de trouver dans le film de vitre ou de miroir à l’image claire; ils sont à peu près tous sales ou même déformés dans certains cas, et pourtant les gens tiennent toujours à regarder le monde et à se regarder à travers eux. Dans cette seule et unique scène peut-on déceler le plus grand commentaire au centre de The Immigrant; les gens, dans leur malheur, s’attachent toujours à une illusion de la vie pour continuer leur chemin, peu importe comment cette illusion est médiocre ou dommageable pour eux-mêmes.

Et nous n’avons qu’effleuré le propos du film sur les sujets d’immigration qui sont encore très actuels, la question de la foi et de la religion ou celui du traitement des femmes. Là est la véritable magie au cœur de The Immigrant; pour une histoire qui semble très typique à distance, c’est un long-métrage qui a pourtant plusieurs niveaux de complexité très développés et avec des acteurs criants de vérité et de subtilité, un récit classique qui cache un propos encore très contemporain et introspectif.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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