Deux filles rigolent avec leur père sur la route, dans un camion, à deux époques différentes. Plus tard, deux doigts se croisent devant la tapisserie terne d’une chambre d’hôtel. L’histoire de Suzanne se déroule autour de ces deux relations d’amour. Une famille tissée serrée et un couple condamné par de mauvais choix. Suzanne vit avec son père et sa petite sœur, leur mère récemment décédée. Adolescente, elle tombe enceinte d’un père inconnu et décide de garder l’enfant. Elle l’abandonne quelques années plus tard pour suivre l’homme qu’elle aime. Suzanne revient, punie pour ses erreurs et marquée par les regrets. Elle repart, toujours partagée entre sa famille et un amour fusionnel.

Le dernier film de la jeune cinéaste Katell Quillévéré passe proche de se classer dans la catégorie des films anonymes. Ceux qui touchent et saisissent sur le coup, mais qu’on oublie vite. S’il s’annonçait comme cela, n’apportant rien de nouveau dans le paysage cinématographique, il se démarque par une narration personnelle, mais d’un caractère difficile à cerner. Sa principale force ayant aussi ses failles. Le montage elliptique qui caractérise le film lui évite de tomber dans une linéarité ennuyante et permet de montrer plus de vingt ans dans la vie d’une jeune femme. Toutefois, les premiers changements temporels sont abrupts, mal exécutés. Ils précipitent les événements, les bousculent, comme la grossesse de Suzanne et son premier départ. Par le fait même, le spectateur doit réorganiser constamment un tableau confus, empêchant l’attachement.

Le film ne prend son envol que vers sa moitié, ce qui est dommage vu sa courte durée. Quand les scènes sont plus longues, on sent alors la force du travail sur la temporalité, sa pertinence. Les sauts de temps sont mieux marqués, mieux maîtrisés. Timidement, un portrait de femme se dessine à l’écran et plus largement, celui d’une famille unie, mais brisée. Ce qui captive aussi dans l’histoire, c’est ce qui n’est pas montré. Les pages blanches laissées dans le parcours de Suzanne et de sa famille, dont on en voit que les fâcheuses répercussions. Et la réalisatrice n’épargne pas Suzanne, en captant ses forces et ses faiblesses, de façon impartiale. Surtout sa chute, car Suzanne est une lente et douloureuse descente dans l’imprévisibilité de la vie.

Le long-métrage qui a ouvert la 52e semaine de la critique à Cannes s’apprivoise doucement, tout comme son montage. Plusieurs plans fascinent, comme celui du baiser dans le tunnel ou celui de la caméra en plongée sur Suzanne et son copain, incapables de se séparer. Il y a aussi la transition entre le plan où les amoureux s’enlacent et celui où ils font l’amour. Certains éléments sont emmenés avec maîtrise, comme le tempérament des personnages. Au début du film, Nicolas, le père, chicane ses deux petites filles qui ont oublié de manger à l’école. Suzanne voulait être avec les grands et ne voyait pas de mal à sauter un repas. Sa sœur cadette, Maria, a fait comme elle, mais éclate en sanglots à l’idée de décevoir son père. Tout l’amour profond du père qui nous est révélé dans ces parcelles de quotidien n’est pas sans rappeler celui porté à la Suzanne de Maurice Pialat, dans À nos amours.

La mise en scène sobre de la réalisatrice laisse briller les interprètes. Les personnages désarment, surtout celui du père, interprété par François Damiens. Discret et doux, il veut le mieux pour ses filles, mais s’avère incapable de les protéger du monde et d’elles-mêmes. Durant trois décennies, il perd une à une les femmes de sa vie, impuissant. À la fin, il ne lui reste que son petit-fils Charlie, l’enfant qui a tout bouleversé. Suzanne, quant à elle, repousse la sympathie par sa personnalité insondable. L’actrice Sara Forestier touche par son interprétation de fille, de sœur, de mère et d’amoureuse imparfaites.

Bien que le rythme inégal du montage rende le début boiteux et qu’il est difficile de s’impliquer pleinement dans l’histoire, le film de Quillévéré reprend son souffle à un moment. Particulièrement lorsque l’on prend conscience de la manière calculée, sans fioriture,  d’emmener ce qui n’est pas visible à l’écran. La temporalité se précise peu à peu et le film dégage assez de force pour lui insuffler une singularité. Suzanne, le film et le personnage, demeurent énigmatiques jusqu’à la toute fin. Jusqu’aux paroles de la chanson de Léonard Cohen : « Suzanne takes you down to her place near the river ».

 

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).

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