Journal de France est une photo dont le temps d’exposition est infini, où l’on découvre l’œil de Raymond Depardon en train de naître, de chercher/trouver une lumière; cette lumière dont est faite la mémoire, l’Histoire, qui s’efforce d’ouvrir l’être à lui-même. Durant le visionnement, le spectateur assiste, grâce aux bouts de films sauvés des chutes par sa collaboratrice de toujours Claudine Nougaret, au développement de sa technique de cinéma direct basée sur l’écoute et le regard. Démarche à l’image même du photographe/cinéaste : simple, humble et honnête.

Dans son très beau livre Le Désert américain, Depardon écrit : « La photographie c’est la chasse, la guerre. » Force est de constater que cette chasse l’a toujours habité. Centrafrique, les conflits au Biafra, les deux ans qu’il passe avec les révolutionnaires Toubou, le Tchad. D’un événement dur, touchant, les coupes franches nous ramènent à Depardon qui sillonne la France oubliée qu’il préserve, tente d’éveiller à nouveau, en la photographiant tel un précieux rituel. Présent/passé cohabitent à merveille dans ce film, comme s’il s’agissait d’une matière de même importance, d’un même pouvoir transcendant. Dans sa fourgonnette blanche, « [il] roule, [il] roule jusqu’à [s]’abrutir / jusqu’à ne plus penser à rien / un peu pour renaître demain et goûter le plaisir d’une nouvelle journée au bout de l’autoroute […] Voyager et n’être rien du tout / ni touriste, ni reporter / ne chercher aucune performance… Ne rien chercher à prouver. » (Depardon dans Le Désert américain).

Jamais Depardon ne tente de prouver quoi que ce soit, il montre tout simplement, sans artifice, sans effet. Ce dénuement dans le regard produit chez le spectateur une franche empathie envers les différents intervenants de ses reportages, et ce, dans de très courts laps de temps. D’abord cet aimable soldat qui aide les Biafrais et qui, quelques plans plus tard, est retrouvé mort sans chemise, sans portefeuille, détroussé de toute son humanité. La manière dont le filme Depardon n’en fait pas un corps anonyme, un corps en vain, mais injecte dans ce reportage une forte dose de dignité. Un autre moment émouvant et intense est celui de l’entrevue avec Françoise Claustre, prise en otage par les rebelles tchadiens. Sanglotant, elle dit à Depardon à la fin du court entretien : « Faites ce que vous pouvez pour moi, c’est tout. » Et il le fera en diffusant l’interview en pleine campagne présidentielle française; Paris va céder et payer la rançon.

Comme le ressac, le montage retourne une fois de plus vers un Depardon calme, éloigné des conflits, sur la route qu’il affectionne tant filmer, évoquant un parcours sans fin, un questionnement qui ne s’arrête jamais. Toujours en mouvement perpétuel, il cherche une confrontation, avec lui-même avant tout, afin de se trouver, mais aussi pour éveiller « une mémoire plus vieille que les souvenirs » qui aurait plu au poète Edmond Jabès que le désert fascinait tout autant.

Pour les néophytes, Journal de France est l’occasion de découvrir la rétrospective exhaustive d’un géant de la photographie documentaire; pour les autres, il s’agit de retrouver un homme aux yeux clairs, pensifs, regardant droit devant, en quête d’une lumière qui désincarcère du temps, qui libère notre mémoire.

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