Le plus grand film jamais réalisé : voilà l’aura qui entoure le mythique projet de l’excentrique réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky. Le documentaire, réalisé par Frank Pavich, lève le voile sur le colossal travail de préproduction entourant ce film d’une envergure inimaginable. En 1975, bien avant que Lynch ne réalise son propre Dune, les droits avaient été achetés et le projet de Jodorowsky se mettait en branle. Le réalisateur a déménagé en France avec son fils, qui devait interpréter le rôle principal. Pour s’y préparer, ce dernier s’est entrainé pendant deux ans aux arts martiaux, sans jour de répit. Le documentaire retrace les étapes qui auraient pu mener – nous assure-t-on – à une œuvre épique et inégalée. De nombreux collaborateurs, notamment le producteur Michel Seydoux, fervent admirateur de l’œuvre du cinéaste, tentent de rendre l’impossible réalisable.

L’ambition de Jodorowsky est sans limite, et lorsqu’on voit le réalisateur parler de son projet à la caméra, il le fait avec un enthousiasme enfantin, mais parfois on sent une pointe de déception tout à fait compréhensible. La légende entourant le film Dune perdure depuis longtemps et le documentaire tente de faire ressentir au spectateur ce qu’aurait pu être cette œuvre cinématographique. Ce faisant, Pavich recueille les commentaires et les mémoires des principaux collaborateurs, notamment Jodorowsky et son fils, Michel Seydoux, H.R. Giger (qui a par la suite imaginé l’univers de la série Alien) et le réalisateur Nicolas Winding Refn, qui a un jour eu le privilège de se faire raconter l’histoire du film par Jodorowsky lui-même. De nos jours, il ne subsiste de tangible que quelques rares copies de l’immense livre comprenant les illustrations, le scénario et le scénarimage illustré par Moebius, destiné à intéresser les investisseurs qui, malheureusement, ne se sont pas bousculés à la porte.

Le documentaire amène le spectateur, étape par étape, dans les coulisses de la production d’un film. Il permet de révéler l’ampleur du travail de préproduction et la déception colossale que de nombreuses personnes talentueuses doivent vivre lorsqu’un projet ne reçoit pas le financement escompté. Grâce au documentaire de Pavich, qui réunit des témoignages riches, des morceaux de scénarimage et autres illustrations, l’imagination du spectateur est sollicitée constamment. En ce sens, le documentaire met en place de façon spectaculaire les moindres détails et anecdotes entourant la genèse du projet, souvent avec humour. La distribution aurait notamment inclus l’opulent Orson Welles (que Jodorowsky a appâté avec de la nourriture gastronomique), Salvator Dali en lui proposant d’être l’acteur le mieux payé de la planète (grâce à une astuce du producteur), Mick Jagger (remplacé par Sting dans la version de Lynch) et David Carradine (le Bill de Kill Bill). La trame sonore aurait été composée par Pink Floyd et Magma. Tous ces ingrédients réunis, et bien plus, peuvent bien faire rêver.

Mais la magnificence de Dune réside peut-être dans le fait que le film n’ait jamais été réalisé. Tout était prêt, mais pour des raisons que le documentaire expose, le projet n’a pas vu le jour. La conjoncture originale est depuis longtemps expirée et il est impossible de réaliser ce film aujourd’hui tel qu’il a été imaginé, puisque la chance était à saisir dans les années 70. Il fallait battre le fer pendant qu’il était encore chaud.

En même temps, il est facile de dire que ce film aurait été prophétique et qu’il aurait ouvert les limites de la perception, comme l’affirmait Jodorowsky. Mais le film n’a jamais pu être vu, et c’est son éternel stade embryonnaire qui en fait la légende. Rien n’est figé pour toujours sur pellicule, mais tous les éléments sont en place pour enchanter les cinéphiles, qui se projettent mentalement leur propre produit fini. Et c’est peut-être mieux ainsi. Jodorowsky était quelque peu exalté et n’avait jamais lu l’œuvre de Frank Herbert auparavant. Certes, son film aurait pu être un chef-d’œuvre de science-fiction, mais il aurait également pu être un mauvais trip de LSD. Néanmoins, le legs de ce projet a tout de même eu de l’influence dans le domaine de la science-fiction, ne serait-ce que par les projets majeurs sur lesquels certains collaborateurs ont travaillé par la suite. Au final, Jodorowsky’s Dune est mené de main de maître et propose une réflexion fascinante sur le pouvoir d’évocation de deux mots tout simples : « et si… ».

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia

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