L’homme derrière les vidéoclips de Radiohead, Blur ou Massive Attack (entre autres) et de plusieurs clips publicitaires nous offre Under the Skin, film-ovni formaliste d’une inquiétante étrangeté. Ovni parce qu’on l’imaginerait tout aussi bien se poser en galerie que dans une salle de cinéma (du moins pour sa première partie). Dès le début, les aspects plastiques contemplatifs, relevant presque du rêve, ensorcèlent. Et que dire de la trame sonore menaçante, lancinante, sensuelle parfois, de Mica Levi, accentuant l’effet rituel de chaque rencontre? Car l’extraterrestre (Scarlett Johansson), prenant l’apparence d’une humaine séduisante, débarque sur terre pour attirer des hommes dans son piège : une maison où un liquide noirâtre, tout aussi dense que l’ambiance du film, les emprisonne.

Plusieurs scènes de la première partie se rapprochent de la manière dont l’artiste vidéo Bill Viola concevait la vidéo : « Pas de début/Pas de fin/Pas de direction/Pas de durée – La vidéo comme esprit. » D’ailleurs, Glazer aurait-il vu The Messenger, qui partage en tout point l’image de ces hommes claustrés dans le fameux liquide noir où l’extraterrestre amène ses proies?

Johansson est distante, froide; poupée mécanique qui se transforme soudain en charmante jeune femme lorsque vient le temps d’enjôler. Les caméras cachées, installées un peu partout dans la ville de Glasgow par la direction photo, promulguent le sentiment qu’elle surveille; elles mettent savamment l’accent sur sa position d’observateur-prédateur en chasse. Bien qu’elle s’affaire de sa mission avec efficacité, la compassion des hommes qu’elle rencontrera l’affecte. Désorientée, ne sachant plus quoi faire, elle suivra un homme jusqu’à chez lui. Inversion des rôles? Cependant, elle oublie que sous sa peau, rien d’humain ne gît.

Il serait très délicat de s’entretenir plus longtemps sur les éléments scénaristiques de ce film, car ils sont ténus, réduits à leur plus simple expression. Ce qui pourrait en irriter plus d’un, bien sûr. Mais Glazer aime parsemer ses films de « trous »; il appelle un spectateur actif, lui laissant l’intime soin de remplir, de relier tous les points qu’il laisse dans la trame narrative comme le petit Poucet dans la forêt.

Forêt où Johansson ira se réfugier après avoir expérimenté l’horrible constat : « Je ne suis qu’une enveloppe. » Se serait-elle fait prendre au jeu de sa propre séduction? Ou de sa curiosité? Plutôt de sa compassion, serions-nous tentés de répondre. Violente ironie, le dernier humain qui croise sa route enfilera la peau du grand méchant loup dépourvu, lui, de toute compassion. La scène finale est d’une beauté plastique remarquable concluant un conte cruel signé, pour tout dire, n’en déplaise à Arletty, par un cinéaste qui a une sacrée gueule d’atmosphère.

Commentaires