Le déclin de l’empire américain de Denys Arcand a eu un grand impact sur le paysage cinématographique québécois lors de sa sortie en 1986; non seulement cette histoire de baby-boomers professeurs à l’Université de Montréal racontant leurs ébats sexuels parsemés de références à l’histoire de notre civilisation a eu l’effet d’une bombe sur les amateurs de cinéma de la province, en influençant plus d’un, il lui a aussi valu plusieurs prix à l’international, allant même jusqu’à une nomination pour l’Oscar du Meilleur film étranger. C’est sûrement un des films québécois les plus importants des années 80, peut-être même du XXe siècle.

Malheureusement, dans les années qui ont suivi, le destin a réservé un héritage beaucoup plus sinistre à ce film. Comme une autre critique de la société québécoise des années 80 qui a considérablement raté sa cible, soit Elvis Gratton de Pierre Falardeau, Le déclin de l’empire américain n’a pas vraiment réussi à critiquer le comportement de ses personnages; il l’a validé aux yeux du public. Il est difficile de savoir si c’était dans ses plans initiaux ou non, mais les baby-boomers québécois, voyant ces personnages attachants d’intellectuels qui connaissent beaucoup, mais choisissent de ne rien faire, ont vu une approbation de leur détachement, de cette stagnation nostalgique et anecdotique dans laquelle la société québécoise baigne depuis.

Maintenant, il serait vraiment injuste de blâmer Denys Arcand pour tout ça; après tout, il a réalisé les documentaires On est au coton et Le confort et l’indifférence – le dernier ayant littéralement brisé son esprit par rapport à la politique, et la suite du Déclin, Les invasions barbares, mettant en vedette les mêmes personnages principaux, maintenant confrontés à la mortalité et à la pensée qu’ils vont tout simplement disparaître sans avoir accompli grand-chose, est un très bon film. Les années 80 étaient pas mal horribles pour tout le monde de toute façon. Cependant, que vous le vouliez ou non, nous vivons dans un monde post-Déclin. Mais les jeunes reviennent de l’arrière; le cinéma québécois a profondément changé dans les cinq dernières années, avec de nouveaux talents et de nouvelles perceptions du monde. Même en mettant de côté sa liste des prétendus « meilleurs réalisateurs québécois du moment », l’arrivée de Xavier Dolan, Denis Côté, Stéphane Lafleur, Sébastien Pilote, Anne Émond et bien d’autres a chamboulé le paysage du cinéma québécois, plus proches d’une nouvelle génération de cinéphiles. C’est ainsi que Denys Arcand a voulu laisser un nouveau commentaire, un message à cette jeunesse québécoise dans la trentaine. Malheureusement, Le règne de la beauté s’avère être un film sans vie et sans véritable repère, une œuvre en profond décalage avec elle-même.

Le règne de la beauté est avant tout l’histoire de Luc, un architecte québécois, qui a une aventure avec Lindsay, une femme de Toronto, alors qu’il est déjà marié à sa femme Stéphanie. C’est surtout sur ses personnages que reposent les fondations du film, et c’est sur ceux-ci qu’il s’effondre du même coup. Premièrement parce que les performances des acteurs sont superficielles et peu crédibles, même par rapport à leurs rôles; Le déclin de l’empire américain avait ses problèmes, mais on sentait dans ce film un certain lien entre la personnalité des acteurs et des personnages qui donnait l’impression qu’ils avaient beaucoup de plaisir avec le texte qu’on leur avait donné. Les conversations étaient fluides et amusantes pour les acteurs et donc pour le public. Mais ici, les acteurs, particulièrement Éric Bruneau (Luc) et Melanie Merkosky (Lindsay), ont un jeu très décalé, un peu vide, caricatural, constamment dans l’ombre des précédents personnages de l’œuvre d’Arcand. On a tout le temps l’impression de voir des enfants habillés dans les vêtements de leurs parents, imitant les manières et les mouvements des adultes, et ainsi les personnages perdent drôlement en crédibilité, à peine plus vraisemblables que ceux du Cœur a ses raisons.

Deuxièmement, et par-dessus tout, parce que les personnages ici sont très mal définis et délimités, basés sur des idées simplistes; Luc est un génie, mais se sent coupable, Stéphanie est déprimée, et Lindsay est timide et aimerait avoir une meilleure vie amoureuse… ou quelque chose comme ça. Non seulement cela, mais à ce qu’il paraît, le cercle d’ami de Luc et Stéphanie, qui comprend un autre architecte et son épouse, ainsi qu’un couple lesbien médecin-infirmière, se livre pratiquement à toutes les activités sportives et sociales sous le soleil; ils font du tennis, du golf, du hockey, du ski, du soccer, de la chasse, ils fument du pot, ils participent à la chorale, ils s’en vont à la plage… à un moment donné, on finit par se demander s’il y a quelque chose qu’ils ne font pas. Est-ce qu’il y a quelque chose qu’ils n’aiment pas faire? Qui sont ces gens en fait? »

Leurs personnalités sont tellement malléables au regard du réalisateur que c’est vraiment difficile de savoir qui ils sont au-delà du simple trait personnel. Et vous pouvez être sûrs que cette caractérisation peu précise a un impact sur l’histoire d’amour au centre du film, parce que si l’on ne connaît rien des personnages qu’on voit à l’écran, comment peut-on savoir ce qui les attire entre eux? À ce qu’on peut comprendre de l’histoire d’amour entre Luc et Lindsay, des moments passés ensembles précédents leurs deux nuits d’intimité, le seul facteur déterminant, c’est que Lindsay est insatisfaite sexuellement. C’est tout, c’est la totalité de ce que j’ai pu retirer de la relation d’amour entre eux. Le film réussit tout de même à présenter un profil un peu plus complet du personnage de Luc durant une soirée entre amis, où sa femme Stéphanie se remémore leur première rencontre, le peignant avec un peu plus de timidité. Oui, Le règne de la beauté réussit à faire cela… à environ une heure dans le film. Nous avons à attendre une heure pour que le film revienne peaufiner un de ses plus gros trous noirs, et n’oubliez pas qu’on ne parle de lui qu’alors qu’il était à l’université, pas nécessairement de ce qu’il est aujourd’hui, et même si c’était bel et bien le cas, c’est tout simplement trop peu, trop tard.

Denys Arcand a durant plusieurs entrevues souligné comment le film s’inspirait de l’architecture, et en écoutant ses personnages, il est très facile de voir pourquoi. Le travail de base d’un architecte est de créer un espace où peuvent vivre des personnes, voire des personnages, où ils peuvent s’épanouir. On peut donc faire des parallèles entre le travail d’un architecte et celui d’un cinéaste comme Denys Arcand, parallèles qui sont mis en relief lors d’une conversation où les gens se plaignent du manque de reconnaissance des architectes dans la société, faisant écho au sentiment qu’il avait exprimé il y a quelque temps par rapport au manque de reconnaissance qu’on lui réserverait au Québec. On peut aussi faire le lien entre les constructeurs de maisons et l’équipe technique au cinéma, l’écart entre les œuvres artistiques et les produits commerciaux utilitaristes, et le malaise par rapport à la réalité représentée et celle vécue par les gens moins fortunés, ce dernier souligné dans une crise d’angoisse de Stéphanie. Cependant, cette réflexion n’est pas le focus du Règne de la beauté, et donc les morceaux de cette réflexion sont éparpillés un peu partout dans le film, sans qu’ils soient connectés ensemble de façon intéressante. Le film essaye du même coup de toucher le thème de la dépression et de l’aliénation à travers le personnage de Stéphanie, qui atteint son paroxysme justement durant cette crise qu’elle subit devant les reportages télévisuels de manifestations au Moyen-Orient. Mais encore là, le regard sur la problématique est trop sommaire et pas assez exploré pour vraiment en tirer un bon commentaire, surtout que l’idée que le problème d’humeur d’une riche femme soit complètement ignoré sans même être confronté ou discuté pour si longtemps quand elle est clairement triste et déprimée en compagnie de ses amis est absurde.

Si le réalisateur a communiqué sa vision que Le règne de la beauté est un film contemplatif, le rythme du film est aussi très peu consistant, la construction et la connexion entre les scènes étant complètement inégales, cassant n’importe quelle tentative d’instaurer une quelconque atmosphère à travers ses images. On alterne constamment entre des scènes de conversations entre amis très vastes en contenu pour ensuite tomber dans des paysages extérieurs avec de la musique en bande sonore espérant être calme et introspective, mais qui finit par n’être qu’envahissante. Le saut entre les scènes est tellement flagrant qu’on ne peut voir qu’un pari manqué durant le montage. Arcand fait aussi référence à ses œuvres précédentes, se manifestant surtout dans les repas et les conversations entre les personnages qui font bien sûr écho au Déclin, mais au fil du temps, Arcand arrête de faire des références pour finalement tomber dans des copies totales d’éléments narratifs de ses films antérieurs. Vous vous souvenez des Invasions barbares où le personnage principal doit aller à l’hôpital pour finalement être coincé dans des corridors bondés de malades, suivi d’un jeune homme proche de lui qui appelle Marie-Josée Croze pour l’aider à le faire mourir sans souffrance dans sa maison à la campagne? Super, parce qu’il y a une scène où c’est exactement ça qui se passe, à la seule différence que Rémy Girard a été remplacé par Michel Forget. Ce n’est même plus une référence à ce point là, c’est une copie conforme, impossible à ignorer par son côté désespéré et absurde dans son exactitude.

Pourtant, le film se termine de peine et de misère sur un générique observant des maisons modernes dans un paysage rural, un environnement chargé d’histoire et de racines qui se démarque de ces œuvres d’une nouvelle ère. Incroyable, mais vrai, c’est sûrement la meilleure partie du film car, dans le peu qu’elle dit et qu’elle montre, on peut comprendre un détachement entre les valeurs modernes des gens qui y habitent et la pensée traditionnelle du monde qui les entoure; un message précis, contenu, constant à travers la liste des artisans du film, à la fois satisfaisant et possible ouvert à des observations plus en profondeur. Malheureusement, on ne peut faire les mêmes éloges par rapport au reste du long-métrage; Le règne de la beauté est une suite de tableaux confus, mal définis qui s’enfargent dans leur caractère superficiel et leurs réflexions éparpillées et peu développées entre elles. Et pour un réalisateur qu’on décrivait auparavant comme grand observateur de la société québécoise, c’est un peu triste de finalement le voir dépassé par les temps nouveaux.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.