Se terrant à la frontière délimitant le cinéma de Robert Bresson et le western crépusculaire, Michael Kohlhaas, adaptation du roman de Heinrich von Kleist datant de 1808, solidifie la réputation de Arnaud des Pallières d’être un cinéaste cérébral et éprouvant. En déplaçant le récit d’origine, se déroulant au XVIe siècle dans la ville de Cölln en Allemagne, vers les Cévennes en France, le cinéaste a voulu se débarrasser du mythe autour du personnage pour faire ressortir de lui ce qui le rend profondément humain. Et s’il parvient à de nombreuses reprises à instiguer en nous quelques pâmoisons devant l’intelligence de son propos et l’austérité de sa mise en scène, la façon avec laquelle il tient les rênes de son film l’empêche de faire mesurer pleinement l’ampleur des enjeux qu’il dépeint à l’écran.

Prospère marchand de chevaux, Michael Kohlhaas (Mads Mikkelsen, stoïque, sculpté dans le roc) est arrêté à un poste de péage à l’entrée des terres d’un baron. Forcé de laisser en consignation deux bêtes qu’il s’apprêtait à vendre lors d’une foire, Kohlhaas se rendra rapidement compte que le marché bénéficiait qu’à un seul parti : les sous-fifres du baron lui rendent les chevaux meurtris, lacérés et couverts de sang. Incapable de trouver justice devant une noblesse toute puissante, l’homme inflexible prendra l’épée afin de réclamer réparation.

Il est facile de voir en quoi Michael Kohlhaas est contemporain : en incarnant un individualisme motivé par l’indignation la plus légitime, le personnage lésé fait écho à une méfiance bien d’aujourd’hui face aux divers pouvoirs étatiques, ces derniers plus concernés par leur propre pérennité que par la protection des droits de tout un chacun. Prisonnier d’un chaos qu’il a engendré, Kohlhaas ne perdra jamais de vue les raisons initiales de sa quête vengeresse, au point de paraître carrément fou aux yeux de certains.

Le manichéisme apparent du film ramène évidemment au western. Du reste, le parcours de Kohlhaas évoque le cinéma Vigilante des années 70-80, avec en tête les séries Death Wish et Dirty Harry (des Pallières a lui-même avoué qu’il cherchait pour son protagoniste un acteur ressemblant à Clint Eastwood). Les principes chevillés à l’âme, uniques protections dans un monde en perdition, notre héros avance vers son objectif avec l’obstination d’une bête affamée, prêt à tout, même à tuer de sang-froid

S’il ne déroge jamais de sa quête, Kohlhaas souffre, surtout au moment où il rencontre un pasteur protestant (Denis Lavant), chargé de le raisonner. Ces scènes sont les plus intéressantes du film, des Pallières prenant le temps d’y articuler la tourmente intérieure de son héros. C’est le reste du temps que ça se corse : les scènes « d’action » sont étrangement désincarnées, montées à la va-vite, et obscurcissent rapidement la compréhension. Et s’il parvient à capturer magnifiquement la région des Cévennes (la directrice photo Jeanne Lapoirie a su créer de magnifiques tableaux en extérieur), un statisme dans le développement des scènes confère au film quelques longueurs.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.