Qu’il semble dur et tortueux d’aimer dans les films de Philippe Garrel. Aimer jusqu’au fatidique coup de revolver.  Aimer les enfants et les vieux, c’est autre chose, c’est plus facile, mais une femme… Et nous le comprenons, Louis Garrel, de s’être amouraché d’Anne Mouglalis dans La jalousie; il suffit d’entendre sa voix écorchée, rauque, pour se laisser tomber en amour. Si l’autre avait le diable au corps, l’actrice a le diable dans la voix. Clotilde, l’ex copine de Louis, avec qui il partage la garde de leur fille Charlotte (Olga Milshtein, charmante et pétillante) ne fait pas le poids.

L’œuvre de Philippe Garrel est parsemée d’intrigants personnages, sensuels, beaux dans leurs ténèbres, irrationnels, parfois, comme la vie, mais dans le cas qui nous occupe, ce n’est malheureusement pas suffisant pour adhérer à la proposition. D’autant plus qu’il ne se raconte rien de nouveau dans La jalousie. Nous pourrions passer par-dessus si nous ne sentions le cinéaste enlisé dans l’amour qu’il porte au cinéma, ne sublimant en rien ses influences : Godard et le défunt Jean Eustache pas très loin derrière. Son dernier opus nous semble alors bien mince.

Il y a ce petit côté affecté, artificiel dans les situations, vues et revues. Une Nouvelle Vague sans sa fraîcheur et son ironie, sans la légèreté de son humour. La photo, bien que maîtrisée, est vieillotte. La nostalgie du cinéaste se devine par l’utilisation d’une grammaire propre aux années 60, les mêmes plans, cadrages, angles et montage (le plan sur les mains qui se touchent dans un cinéma; Mouglalis qui vient de rencontrer un amant au bar et qui sort de l’hôtel où elle vient d’être infidèle). Les plans sont serrés jusqu’à l’étouffement; les décors (ville, théâtre, appartements) ne peuvent ainsi redonner le souffle nécessaire, l’élan vital aux personnages pour exister pleinement. Les plus ardents défenseurs du cinéaste pourraient répondre qu’il en est ainsi du cinéma de Philippe Garrel, qu’il possède un ton, une signature… Soit, mais une signature, aussi singulière puisse-t-elle être, n’est garante de rien.

Par contre, il serait injuste de ne pas souligner les scènes père et fille qui sont d’une criante sincérité et d’une tendresse rafraîchissante. Elles sont d’ailleurs les plus réussies du film. Il aurait été souhaitable de voir Garrel s’aventurer davantage sur ce terrain.

Louis va se laisser tenter par un baiser furtif, dira-t-il (plutôt un baiser volé !), par une jeune actrice de la pièce. Si Claudia (Mouglalis) avait tant peur que Louis la quitte au début du film, elle n’hésitera pas à le larguer définitivement pour un autre homme: Henri, portrait tout craché de Jean-Pierre Léaud (dans L’amour en fuite). Louis aura pour réaction de se jeter dans les bras d’un revolver.

Que nous reste-t-il du film après cette fin pour le moins abrupte ? « Where are you taking me ? », serait-on tenté de crier comme Nico dans La cicatrice intérieure ? Demeure cette petite perle de dialogue qui démontre malgré tout un Philippe Garrel lucide. C’est Louis qui s’adresse à Claudia couchée sur le lit, quelque temps avant leur séparation; nous nous doutons bien que la déclaration est dédiée au cinéma : « Je sais qui je suis depuis très longtemps. C’est une chance mais c’est aussi une douleur. C’est pour ça aussi que je sais que je t’aime. Je t’aime pour ce que tu es, pour ce que tu penses. Je t’aime et c’est définitif. »