« L’argent est comme le sang : s’il circule, il est la vie. »

Les nombreuses mentions de l’argent qui parsèment le dernier film d’Alejandro Jodorowsky, La danse de la réalité, ne sont pas anodines. Vingt-trois ans durant, le grand gourou psychédélique derrière les cultissimes El Topo et The Holy Mountain s’est vu contraint, faute de liquidités, de concrétiser ailleurs son imaginaire foisonnant, notamment à l’aide de la bande dessinée, qu’il pratique à titre de scénariste dès 1966. Sa patte résolument baroque, nécessitant moult décors et costumes, ne peut prendre vie que si un producteur décide, assez témérairement, de le financer substantiellement, lui qui depuis 1990 (Le Voleur d’arc-en-ciel, depuis désavoué) était devenu une figure imprécise, pape maudit d’un cinéma surréaliste sans pareil et auteur presque oublié de curiosités que l’on s’échangeait sous la soutane jusqu’à la réédition DVD partielle de son œuvre en 2007 après une longue bataille juridique l’opposant au producteur Allan Klein.

Aujourd’hui soutenu par des dons provenant du public, multipliant ainsi les voies de circulation de ce damné argent, La danse de la réalité est un film-testament hétéromorphe, fourmillant d’idées ingénieuses, de délires enthousiastes, retraçant la ligne de vie de l’un des artistes les plus foutraques et inclassables de l’histoire du cinéma. La seule constante : celle d’un esprit brillant dont l’inspiration ne s’est jamais tarie, et ce malgré une absence sur les écrans pendant plus de deux décennies.

Réinterprétation semi-autobiographique d’une enfance malheureuse, La danse de la réalité nous présente Jodorowsky (Jeremias Herskovits), garçon fragile aux longs cheveux de poupée, sous le joug d’un père autoritaire (Brontis Jodorowsky, le fils du cinéaste), communiste athée confirmé dans le Chili du militaire Carlos Ibáñez del Campo. Entêté dans l’idée de faire de son fils un dur, le paternel lui fait subir une batterie d’épreuves physiques toutes plus pénibles les unes que les autres. Ce rite initiatique n’a rien de spirituel. Petit Jodo aura aussi maille à partir avec les enfants de son quartier, qui dénigreront ses origines juives et la relative aisance de sa famille. Unique présence réconfortante pour lui, sa mère (Pamela Flores), une douce et imposante femme ne pouvant s’exprimer qu’en chantant, à la manière d’une cantatrice. Les deux auront l’occasion de se rapprocher lorsque le père les quittera afin d’assassiner le général Ibáñez.

Jodorowsky a long à dire. C’est pourquoi il ne s’embourbe pas dans le contemplatif ou l’esthétisant. La taille tout de même modeste de la production favorisant une approche amateure, le réalisateur tourne avec l’urgence de quelqu’un de cinquante ans son cadet. La grammaire est utilisée de façon approximative, parce qu’à bien y penser, à quoi sert-elle si elle entrave le propos? Ce qui n’empêche pas le cinéaste de brûler les petites coupures qu’on lui a offertes à bon escient. Le film regorge d’éléments inusités, d’excentricités fascinantes (ex. : une bagarre sans contact où chaque coup est accompagné d’un bruit de billard électrique). Les citations et clins d’œil au cinéma européen des années 60-70 participent à une forme de nostalgie dans laquelle Jodorowsky se vautre sans complexe, allant même jusqu’à récupérer les symboles peuplant ses films précédents. Pour l’initié, les références réconforteront, émouvront même à quelques reprises.

Cet aspect rétrospectif de La danse de la réalité, complimenté par la sortie récente d’un documentaire sur la production avortée du roman Dune de Frank Herbert que Jodorowsky devait réaliser, gêne en entame, comme si le cinéaste n’avait pu faire autre chose que ce que l’on attendait de lui. Mais en se fournissant les moyens de « passer à autre chose », de faire le point, il construit une synthèse touchante sur une œuvre écrite de bout en bout à la première personne, signée par un esprit souverain qui déjà vaque à d’autres projets cinématographiques. Donnons tout notre argent à Jodorowsky pour qu’il le consume à sa guise : il vient de nous prouver qu’il le mérite plus que quiconque.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.