Robert Morin est sûrement l’un des cinéastes les plus uniques et singuliers de l’histoire du cinéma québécois. Ayant commencé dans la montée du format vidéo, son cinéma se caractérise surtout par son caractère cérébral et viscéral, violent dans sa réalisation à la caméra subjective et dans ses thèmes hautement politiques à la limite du supportable. C’est un réalisateur qui devrait être bien plus influent chez les jeunes réalisateurs québécois d’aujourd’hui, justement parce qu’il se démarque autant du modèle narratif, et ce, sans remords. Malheureusement, c’est un peu à cause de cela que son film précédent, Les 4 soldats, était décevant : pour un réalisateur qui a torturé son propre père, qui a filmé un raid dans une piquerie, qui a abordé le creux entre la population canadienne-française et anglaise jusqu’à perdre la tête, qui aurait pu prévoir que ce long-métrage finirait par être le plus pâle et le moins percutant de la série de films de guerre québécois des dernières années, comme Incendies, Rebelle et Inch’Allah, films déjà critiqués par certains pour leur regard prudent et éloigné de telles problématiques? En même temps… ce n’aurait peut-être pas dû être une telle déception, car à l’exception de Le Nèg’, la pure fiction n’a jamais été le point fort de Robert Morin. Non, là où il excelle, c’est dans le docu-fiction, dans son utilisation de la caméra subjective marchant entre folie et réalité pour faire des commentaires explosifs et engagés sur des enjeux très sombres de notre société auquel personne n’a envie d’approcher à même un rayon d’un kilomètre. Dans ce sens, on peut voir son dernier effort, 3 histoires d’Indiens, comme un petit retour dans le territoire cinématographique où le cinéaste s’épanouit le mieux. En effet, c’est un film qui s’insère parfaitement dans l’œuvre totale du réalisateur, même s’il ne réussit pas autant à s’en démarquer.

3 histoires d’Indiens pige son sujet dans ce qui est sûrement une mine d’or pour le réalisateur; ayant suivi auparavant des personnages centraux et en même temps écartés de la société comme des fraudeurs, des meurtriers, des villageois sympathiques mais racistes et des politiciens aux personnalités multiples, Robert Morin a décidé d’aborder la population autochtone du Québec à travers trois histoires parallèles. Érik, le premier personnage qui nous est présenté, est un homme amblyope de l’Abitibi. Il est un peu fou, mais il est aussi inventeur, débrouillard et rêveur, décidant un bon matin de créer sa propre chaîne de télévision pirate pour rassembler les gens de son village dans leurs origines. Cette partie est celle qui se rapproche le plus des œuvres à la caméra vidéo subjective de Morin, puisque Érick raconte son journal devant sa caméra, et il est donc très facile de voir en lui l’homologue du réalisateur, non seulement du point de vue de la forme, mais aussi du fond, puisqu’il a aussi abordé l’idée de la mémoire collective écrite par soi-même dans son film précédent Les 4 soldats.

Shayne, quant à lui, est un jeune adolescent qui flâne sans but précis, isolé entre ses écouteurs qui jouent de la musique classique sans arrêt; c’est ici que l’on trouve le premier faux pas du film, car comparativement aux deux autres trames narratives, celle de Shayne est sans doute la moins intéressante du lot. Tout ce que le personnage fait, vraiment, c’est de voyager et d’être témoin des gros mammouths de la puissance américaine comme des Wal-Mart ou des camions à remorque, le voir ne pas savoir quoi faire de sa vie, tête basse, tout cela en écoutant de la musique classique. Le type de musique n’est pas le problème, pas du tout, c’est seulement qu’à mesure que le film avance, cette portion ne fait qu’immobiliser le film sur son chemin aussitôt qu’elle arrive, tellement la formule du personnage est facile à décrypter. La dernière histoire concerne le parcours d’Alicia et de ses amies qui entreprennent une douloureuse méditation en mémoire de Kateri Tekakwitha, première autochtone catholique devenue sainte. C’est sûrement la partie la plus intéressante du film, car la spiritualité est un sujet que Robert Morin n’avait pas encore exploré, du moins dans les 20 dernières années, et l’idée d’un tel réalisateur abordant ce thème à travers un groupe de trois Amérindiennes qui prient pour que les choses s’améliorent à travers une icône qui a été adoptée, puis forcément modifiée par une société plus « civilisée » est certainement intrigante et riche. Seulement, le film se termine avant de vraiment plonger dans le vif du sujet, ce qui nous donne une réflexion qui est bonne, certes, mais pas complètement satisfaisante.

La réflexion et l’observation de base, cependant, sont complètes : le film porte un regard sur l’effacement de la culture amérindienne à travers l’empire américain, les Wal-Mart, les communautés et l’isolation de chacun, et l’on peut facilement faire le lien entre la culture amérindienne et la culture québécoise, elle aussi isolée et séduite par le rêve américain, se débattant pour faire valoir sa place. Les liens sont peut-être même un peu trop faciles : les parallèles et les métaphores soulevés peuvent dans l’ensemble être décodés et à organisés très rapidement, ce qui ne devrait pas être surprenant venant d’un petit film, soyons honnêtes, mais vu que le film laisse son auditoire respirer contrairement à un grand nombre d’autres œuvres plus cérébrales de Robert Morin, c’est tout de même un peu décevant de pouvoir régler les nombreuses associations aussi vite, surtout pour un sujet si vaste que l’héritage des premières nations dans le contexte social de l’américanisation d’aujourd’hui, mais au final, le message reste très pertinent.

Et puis, le film devient vraiment bizarre. Parce que 3 histoires d’Indiens n’est pas juste un simple documentaire, ou un docu-fiction écrit à partir de milliers de témoignages transposés dans ses trois personnages principaux. Non, à certains moments, 3 histoires d’Indiens a plusieurs éléments très écrits qui chamboulent les destins de ses personnages, et quand le film tombe dans la pure fiction, les résultats sont moins que subtils.

Prenons une scène pivot dans la première histoire : après avoir repris son trépied et sa caméra d’un pawnshop, Érik a encore besoin d’un dernier élément pour compléter sa chaîne de télévision pirate : un ordinateur. Malheureusement, quand il arrive dans un magasin d’électronique usagé pour se trouver un ordinateur portable, il ne lui reste que 10$ comparativement au prix demandé d’environ 300$. Puis, soudainement, Robert Morin, lui-même, arrive au comptoir pour échanger un ordinateur, apprend qu’Érik a justement besoin d’un ordinateur, et lui laisse celui-ci tout bonnement, sans coût… et c’est juste l’affaire la plus bizarre au monde! C’est tellement étrange de voir un cinéaste, en chair et en os, s’insérer dans son propre récit pour commettre un deus ex machina, encore moins dans un docu-fiction dont il était absent pour les 40 premières minutes! Ou encore la conclusion de l’histoire de Shayne où, poussé à bout de son aliénation, il trouve quelque chose dans un sac à l’intérieur d’un bâtiment désaffecté, pour ensuite se retrouver dans le stationnement d’un Wal-Mart. En s’approchant du magasin, la musique que l’on écoutait depuis le début augmente en volume et en tension, prenant toute la place, avant qu’on soit témoin une explosion dans le hall d’entrée. Ici le problème n’est pas que ça n’a aucun sens, en effet les familles visionnent un reportage télévisuel sur des réfugiés sans avenir dans un pays du Moyen-Orient qui devient tout de suite très clair. C’est seulement l’effet de la fumée d’explosion qui n’est pas super convaincante, la qualité vidéo un peu suspecte du reportage télé faisant demander si ça a été enregistré spécialement pour le long-métrage, ou ces jeunes ressemblant au groupe Omnikron qui s’arrête devant la vitrine d’un restaurant où se trouve Shayne; ce sont ces petits moments qui se démarquent comme un énorme plateau au milieu d’un grand désert, comparativement à un film à l’atmosphère autrement très réaliste et très austère. On peut très bien accepter ces évènements dans le propos du film, c’est bien, mais la manière dont ces scènes sont exécutées ne nous enlève pas l’impression qu’il y a quelque chose qui cloche.

3 histoires d’Indiens est un film avec plusieurs problèmes, plus étranges les uns que les autres, et il ne peut pas s’échapper de son statut d’œuvre mineure dans une cinématographie complète et très variée. Mais en son centre, et cela est peut-être un peu embarrassant à dire… ça reste un film de Robert Morin, avec son approche subjective fascinante et son message politique pertinent, à propos d’un sujet qui devrait être plus soulevé dans notre société, non seulement dans le domaine des arts. C’est un film bizarre, voire incomplet, certes, mais il touche assez sa cible pour être un visionnement satisfaisant, et ses nombreux défauts ne sont pas assez pour le faire complètement chavirer. Si vous êtes interpellés par une telle proposition, par son sujet ou son regard, 3 histoires d’Indiens vaut bien le coup d’œil.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.