Nous pourrions presque croire à un testament filmique tellement tous les films de Jim Jarmusch semblent se retrouver dans Only Lovers Left Alive; film qui, par son approche et son esthétique, ne désarçonnera pas les fidèles du cinéaste.

Nous entrons dans ce film comme dans un sanctuaire byzantin; la caméra en vrille, d’un total lyrisme, nous introduit les paradis (artificiels ?) respectifs de nos deux vampires. Adam, musicien dépressif, isolé, ne reçoit que la visite d’Ian, un « zombie » (humain) qui lui fait office de contact au monde. Ève, plus mystique, plus lumineuse aussi, ne serait-ce que par ses habits et sa chevelure éclatante, fréquente pour sa part Christopher Marlowe, ghost writer de Shakespeare.

Reclus avec ses guitares et sa musique, Adam vit un spleen infernal. Ève, sa femme depuis plusieurs siècles, quitte alors Tanger pour le rejoindre dans un Détroit décrépit et sinistre. Dans leurs étreintes, lectures, morceaux de musique et balades en voitures, ils rechercheront les quelques derniers fragments de beauté existant encore en ce monde, mais ce ne sera pour eux que ruines, logements désertiques, théâtre transformé en stationnement.

Le film est d’une sublime beauté. Les images, la musique forment une poésie envoutante. D’ailleurs, il faudrait être totalement sourd pour ne pas se rendre compte de l’apport généreux de la trame sonore; glauque, funéraire par moment, sombre, proche du stoner rock, elle n’alourdit en rien pourtant l’atmosphère dense du film, son caractère lyrique. Au contraire, la musique lui donne plus de chair, une enveloppe majestueuse, complémente harmonieusement la photographie de Yorick Le Saux : suave, feutrée et sensuelle rappelant un boudoir du 19e siècle.

L’aspect testament se fait de plus en plus sentir lorsque les personnages s’adonnent à un name-dropping parfois agaçant. Alors qu’Adam répète qu’il n’a pas de maître, Jarmusch, lui, colle sur les murs, raconte des anecdotes, mets des livres dans les valises : il énumère, par la bouche de ses personnages, toutes les influences qui semblent l’avoir formé. Bien sûr, ça ajoute à l’envergure et au raffinement des personnages; certains pourraient même arguer que ce stratagème démontre que l’art, le vrai, ne connaît pas la notion d’époque ou de temps, mais on se lasse rapidement de cette manie. Nous pourrions facilement la lui pardonner si ce n’était d’Ava, sœur d’Ève; personnage unidimensionnel qui enlève en l’espace de son apparition, tel un succube assoiffé, toute la sincérité du marasme d’Adam et Ève, plaquant les scènes suivantes d’une plate artificialité. L’épisode où elle va réveiller le couple ressemble à une mauvaise comédie familiale… ou ne serait-ce un petit clin d’œil ironique de Jarmusch ?

Néanmoins, dans sa fulgurance, elle laisse un cadavre.

Une fois la fleur du mal chassée, le couple décide de partir.

Et le sang va manquer.

Ils reviennent dans le Tanger aux lumières ténébreuses, où Marlowe leur donne un dernier souffle de poésie. Assoiffés, ils errent dans les rues, assistent au chant mélodieux d’une magnifique libanaise, discutent l’avenir de l’homme sur un ton qui aurait fait glousser Cioran. Et ils aperçoivent un couple d’amoureux au détour d’un bâtiment. Contraints par la soif, se trouvant pathétiques, Baudelaire aurait pu leur chuchoter :

« Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, Qu’importe ?

Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »

La culture est certes éternelle, mais l’appel du sang se fera toujours plus cinglant.