Entre Curling et Vic et Flo ont vu un ours, Denis Côté sortit en 2012 Bestiaire, film dont la proposition de base était simplement de filmer des animaux sans artifice au parc Safari. C’était un film qui, pour ce qu’il était, a eu un succès assez surprenant à l’étranger dans la route des nombreux festivals et même un peu ici, au Québec, peut-être justement à cause de sa proposition unique et bizarre, et de la popularité du réalisateur qui s’étend de plus en plus dans le milieu cinéphile. En tant que tel, Bestiaire était un peu décevant; le minimalisme de son expérimentation faisant en sorte que les nombreuses interprétations du film étaient très limitées. Si vous avez vu le film, vous avez sûrement une seule théorie qui vous est venue en tête, et en discutant avec vos pairs, vous vous rendrez compte que vos interprétations tournent autour de la même idée de représentation au cinéma. Mais cette année, Denis Côté nous revient avec une nouvelle proposition expérimentale, et si plusieurs voient ce film comme étant le petit-frère de Bestiaire, ou plus austère, plus petit, Que ta joie demeure se révèle pourtant un film beaucoup plus accompli pour la simple et bonne raison qu’il y a plus d’éléments à explorer.

Le film commence d’ailleurs avec une patronne d’usine qui énonce une sorte de contrat avec le public (déjà rapporté dans ce texte), lui disant que tant qu’il aura l’esprit ouvert, il n’aura rien à craindre. Le fait même qu’elle le dit au-dessus de son épaule donne l’impression qu’elle fait aussi partie de l’audience, spectatrice du film elle aussi, au lieu de le confronter directement. Il est ainsi facile de voir le lien entre elle et le réalisateur, et c’est là qu’on peut trouver la première trame possible du film; si Bestiaire se concentrait sur la représentation des sujets et de la réalité devant la caméra, Que ta joie demeure se tourne vers le travail en arrière, entre les parallèles humains et techniques du 7e art, souligné par les nombreux moteurs rotatifs à l’écran. Car que vous le vouliez ou non, industrie ou pas, le cinéma reste d’abord et avant tout un travail, un long processus de création et de peaufinage, un travail nécessairement à plusieurs qui passe à travers des douzaines d’étapes avant de se poser sous notre regard, pour ensuite façonner la société à partir de son produit; des fois cette industrie habille ceux qui y travaillent; des fois elle rassemble des gens aux passés très différents; des fois elle habite des personnes qui y ont passé leurs vies en laissant des plus jeunes plus apathiques quant au travail de leur maître; des fois cette industrie laisse des gens plus isolés pendant que d’autres sont un peu plus sociales. On ne parle pas seulement de cinéma ici, mais de n’importe quel secteur qui façonne directement ou non la société qui l’entoure.

Là est la plus grande force de Que ta joie demeure : contrairement à Bestiaire, qui était en quelque sorte restreint par sa forme expérimentale minimaliste, le dernier film de Denis Côté s’épanouit à l’intérieur d’elle. Le film est tellement rempli d’informations qu’on a le sentiment que chaque spectateur attribuera plus d’importance à des objets et à des images différents des nôtres, en ignorant d’autres du même coup, donnant un film auquel on peut récolter plus de visions individuelles que son essai précédent. Mais même en ignorant la multitude de chemins possibles, les images et surtout le montage sonore donnent l’impression d’être confronté à un film massif, et ce, malgré la taille et la simplicité du projet. Le bruit des machines, des rotations et des coups de marteau répétitifs et rugissants rassemblés créent une atmosphère captivante dans son chaos organisé, plus grand que nature. L’appréciation de ce montage se trouve ses parallèles avec la musique électronique expérimentale; dans sa construction ambiante projetant les progrès technologiques qui joue sans cesse avec l’émotion ou l’aliénation humaine, le bruit constant qui finit par se placer de lui-même dans une seule trame, un son qui enveloppe complètement son auditeur. Malheureusement, cette musique ne peut durer, et plus le film s’éloigne de cette immersion, plus les choses finissent par se corser quand les gens commencent à parler.

Ce n’est pas l’action qui est problématique; dans la première partie du film, nous sommes bel et bien témoins de conversations entre employés d’usine et elles ne posent aucun problème. Seulement, ces conversations sont un peu plus passives, se fondant dans le décor mystérieux, et sont à prendre ou à laisser dans la réflexion individuelle de chacun. Plusieurs fois dans le film on trouve aussi des affiches à slogans posées dans certaines scènes, des phrases courtes, mais frappantes qu’on peut explorer sous toutes leurs formes. Mais vers la fin du film, le réalisateur fait le pari de monologues et de conversations très écrites, un peu théâtrales, qui aspirent toute aura de mystère dans le long-métrage. Si toutes les explications précédemment à ce point étaient éparpillées, se différenciant plus ou moins entre elles, ces dialogues les forcent dans des chemins très limités basés sur les clichés de personnages de travailleurs, au lieu de les laisser tranquilles. Il y a toute fois une bonne chose à retirer de ce faux pas, car c’est sans aucun doute la partie la moins mémorable du film, n’ayant aucunement le même impact des quarante minutes précédentes.

Pour le reste, Que ta joie demeure est sûrement l’expérimentation la plus immersive de Denis Côté depuis un certain temps. Même si l’on laissait la réflexion sur le travail et sur le cinéma de côté – réflexion qui sera rarement la même entre spectateurs, les images et par-dessus tout le son garantissent un flux continu d’information à l’écran, demandant l’attention du public en tout temps. C’est un film qui marche par sa grandeur malgré certaines imperfections, une œuvre qui a beaucoup à dire, peu importe ce que vous entendez.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.