Pas nécessairement besoin des exhortations du réalisateur lors de la projection aux RVCQ pour trouver dans Que ta joie demeure matière à glose et à interprétation, mais puisqu’il nous y invite si gentiment…!

Là où Bestiaire présentait, à notre humble avis, les possibilités d’interprétation de la mise en scène (même involontaire) et du montage, Denis Côté semble explorer dans son dernier long métrage les textures des images et du son, se faisant à la fois peintre et compositeur.

En effet, les « tableaux » se composent de grilles, de rouleaux, de planches, de vêtements suspendus ou en tas, de chairs, de flashes de soudure, de mécaniques, bétonnés, ligneux, métalliques ou vaporeux, en environnement fermés, ouverts ― la caméra invariablement à l’intérieur, cependant ―, gris, blanc, noir, vert, marron clair… On pourrait parler comme devant des toiles de textures. La multitude utilisée comme pour épuiser ce que le réalisateur pouvait de son pan de sujet, pour que la diversité ne soit pas qu’imaginaire. La trame sonore des machines produit sensiblement le même effet, mais de façon plus imprégnée, presque violente. Une musique concrète qui ne dépeint pas précisément la réalité, mais qui l’exemplifie par des dizaines d’extraits collés, mixés, impensables sur une durée de huit ou douze heures de travail, puisqu’elle n’est pas assez répétitive et jamais ancrée en habitude. L’ensemble de ces éléments participent à la « poésie du geste » chère à ce qu’on pourrait attendre de telles œuvres (Côté a cité James Benning en exemple, après la projection) et à celle du lieu. La machine est un beat, selon un des personnages : le film est pareillement ordonné en première partie.

Dans cet environnement pictural et sonore apparaît en deuxième partie une poignée de « figures du travail » débitant des textes qui le leur appartiennent pas. Selon un de mes interlocuteurs post-Que ta joie demeure, elles seraient quelques représentantes d’une marginalité à laquelle Côté comme son audience n’ont pas accès, celles du travail d’usine, et seraient les projections de notre ignorance, de nos préjugés. Il y a du sens dans cette interprétation, mais elle ne pallie pas à notre avis à leur incongruité dans une œuvre qui se serait tout à fait passée de ces fausses représentations. En effet, l’ajout de l’homme dépressif, de l’autre qui a mal au dos, du mec qui répète « travailler n’a jamais tué personne[1], mais pourquoi prendre le risque? », de la possessive de sa machine ou de la fille bête et froide ne permet pas de tellement mieux illustrer le travail ou son environnement ― puisque ce sont des clichés ― et en regard de l’intention de Côté d’alléger le film par ces personnages, l’effet est généralement manqué. Malgré ces étranges intrusions, certaines sont tout à fait réussies; qu’elles soient fausses ou véritables, elles sonnent vrai, nous en disent plus sur cette vie, permettent les intermèdes dont avait envie Côté, y soufflent un autre intérêt que celui de la graisse et du métal ― pourtant déjà intéressants, de l’angle si particulier où ils sont filmés. Il n’y a qu’à voir comment le regard soutenu d’une jeune fille ouvrière ou fille d’ouvrière, on ne sait pas, filmée à sa hauteur et sans jugement, nous amène à confronter nos présupposés avec l’idée cinématographique, « objective » dira-t-il, que s’en fait Côté.

En fait, la meilleure intervention d’acteur/trice réside dans le discours d’introduction. Nous faisant dos de trois-quart, regard au-dessus de l’épaule, Émilie Sigouin joue le porte-voix du patronat, de la réalisation, de l’artiste. L’harangue mérite d’être cité in extenso :

Si t’es arrivé ici, tu peux te considérer chanceux. Parce qu’ici tu vas vivre de beaux moments; des moments qui vont changer ta façon de voir ta vie.

Il faut seulement que tu relaxes; que t’ouvres ton esprit. Avec moi t’es en sécurité. On peut parler de n’importe quoi, tu peux te confier. J’suis ta meilleure amie, j’suis toujours là.

Ton temps est aussi précieux que le mien. Il faut qu’on se bâtisse une confiance, toi et moi.

Beaucoup d’hommes et de femmes sont incapables de se bâtir cette confiance-là Mais toi, je sens que t’es capable.

Si tu te respectes, si tu te comportes en gentleman, je vais te montrer mes secrets.

Tout, dans la vie, a un prix. Et c’est pas toujours en argent. Mais là on parle de finances, de tes finances, de mes finances.

Tes passions et mes passions se monnayent mon chéri, O.K.?

Sois sûr que t’es au bon endroit, que tu comprends bien ce que nous sommes en train de construire, O.K.?

Parce que je ne suis pas une machine. J’ai pas de boutons on et off, O.K.?

J’suis pas compliquée, j’suis ouverte. Utilise ton cerveau, utilise tes sens pour me comprendre, ça va bien aller.

Sans les bonnes manières, sans le respect, sans l’honnêteté, j’te détruis si je veux.

Peut-être sommes-nous atteint d’un délire critique paranoïaque, mais nous avons l’impression tenace qu’il s’agit d’une adresse à Vincent Guzzo, cet emblème, et consorts « maudit cinéma élitiste qu’on paye avec nos taxes »[2]. Justification de la démarche côtéenne et des créations dites marginales, inhabituelles, et autres adjectifs du genre. Avertissement du réalisateur à l’intention de l’audience. Une fois cela su et assimilé, nous pouvons de fait accepter la proposition générale ― non sans y voir quelques anicroches, mais ça fait partie de la relation de confiance et de respect.


[1] Rien de plus faux, d’ailleurs!

[2] Vaut mieux se trouver un autre bouc-émissaire que Côté, pour argumenter sur le « payé avec mes taxes », soit dit en passant.

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