Sommes-nous las d’entendre résonner au loin la sempiternelle chansonnette indé américaine – violons et claviers dans une bouillabaisse uplifting – alors que Sundance et South by Southwest nous promettent au début de chaque année un autre ballot de films autant tributaires de John Cassavetes, Woody Allen et des frères Dardenne? Il faut admettre qu’au Québec, les joyaux que priment ces festivals demeurent bien souvent méconnus, ou point où l’on se demande si nos distributeurs prennent la peine de descendre au pays de l’Oncle Sam pour voir ce qui s’y trame chez les nouveaux fanatiques du drame social à la sauce aigre-douce. Heureusement pour nous, la vidéo sur demande compense leur manque de vision et nous permettent de goûter quelques mois plus tard à un cinéma généralement de grande qualité, tout sauf cynique, au point où parfois cela peut s’avérer son unique défaut.

En 2013, ces films auréolés faisaient légion. Outre les très sincères Fruitvale Station (deux prix majeurs à Sundance et le Prix de l’avenir dans la section Un certain regard à Cannes) et The Spectacular Now (Prix spécial du jury pour le toujours à Sundance), une autre œuvre a su se forger une réputation béton au fil de ses présentations sur les écrans américains : Short Term 12. Le film de Destin Daniel Cretton détenait à priori tous les éléments pour plaire à un large public jeune et cinéphile, à savoir un synopsis crève-cœur porté par une talentueuse distribution d’acteurs relativement inconnus et de non professionnels et un traitement se gardant bien de verser dans l’esbroufe sentimentale et formelle. Véritable uppercut à s’en faire décrocher la mâchoire, le film tient (presque) toutes ses promesses.

Grace (Brie Larson) et Mason (John Gallagher, Jr.) partagent leur vie professionnelle et affective. Ils sont superviseurs dans un centre pour adolescents en difficulté, ce qui les amène à concilier leurs propres problèmes avec ceux des jeunes qu’ils épaulent et soutiennent. Grace se liera d’amitié avec une nouvelle arrivante au centre, Jayden (Kaitlyn Dever), adolescente au caractère rêche, sensible pourtant, et découvrira qu’elles ont beaucoup en commun.

Dans les moments les plus poignants de Short Term 12, Daniel Cretton laisse sa caméra s’imprégner de son décor. Des détails anodins émergent et rend tangible l’univers balisé de ces jeunes : les temps morts dans le salon devant la télévision, les dessins et les affiches sur les murs de leur chambre, les séances de groupe où ils sont invités à s’exprimer, les médicaments à ingérer. En contrepoids au chaos qu’ils gèrent à l’intérieur, leur est proposée l’ordonnance d’un quotidien à peu près normal, une maison accueillante aux barreaux les plus effacés possible. Toute la dynamique de soutien et de contrôle des pensionnaires est rendue admirablement, l’urgence fréquente la tendresse, la sévérité, les rires, nous rappelant que les superviseurs qui y travaillent doivent moins être considérés comme des parents suppléants que comme des amis sur qui ils peuvent réellement compter. De surcroit, c’est à peine s’ils sont plus âgés que ceux qu’ils encadrent.

La fascination émane de cette possibilité de voir comment ces individus se débattent, s’immobilisent et interagissent au sein d’une micro-institution où tout n’est que règles, aussi souples puissent-elles être. La rigueur de la méthode, couplée à ce plaisir de filmer des personnages tous plus attachants les uns que les autres, rappelle parfois le film Entre les murs de Laurent Cantet. Mais Daniel Cretton délaisse rapidement l’expérimentation sociologique pour aller sauter à pieds joints dans la mare aux larmes, avec des résultats qui varieront selon l’humeur et la prédisposition du spectateur. Quoi qu’il en soit, il faudrait être sans cœur pour ne pas vouloir reconnaître en Short Term 12 l’un des meilleurs films indépendants américains de l’an dernier.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.