Il est difficile de parler de Sylvain Archambault en passant à côté du concept des « faiseux ». Si vous ne saviez pas, « faiseux » est une expression venant du cinéaste québécois André Forcier pour décrire les réalisateurs qui abordent le cinéma comme une job, et seulement une job, en enchaînant les films de commande pour finir avec une filmographie sans véritable fil conducteur, et malheureusement, sans identité. Au cours de sa carrière, Sylvain Archambault a réalisé trois films: Piché: Entre ciel et terre, Pour toujours, les Canadiens, et French Kiss. Trois films qui n’ont absolument rien en commun, sinon leur commercialisme flagrant qui leur ont garanti une très brève longévité dans la mémoire cinématographique québécoise. Mais il semble qu’Archambault veut sortir du moule avec son dernier effort; en voulant suivre la vague des drames populaires québécois de la dernière année, des films comme Louis Cyr et Gabrielle, Archambault a tourné La Garde, film abordant le drame familial d’un père qui enlève son fils qu’il n’a pas le droit de voir pour l’emmener à la chasse. Cependant, comme il est plus facile de sortir l’homme du bois que le bois de l’homme, La Garde ne peut s’échapper de sa réalisation et de son script trop conventionnels.

Les problèmes du film sont en fait tous rattachés à son scénario; pas nécessairement parce qu’il est mauvais, ce qui est le cas, mais parce qu’il est omniprésent. Le début du film en banlieue n’est pas si mal, laissant les personnages aller dans des situations un peu plus proches de la réalité, mais dès qu’ils partent dans la forêt, l’ambiance et l’histoire est forcée contre le spectateur. Toutes les scènes qui suivent sont basées sur une action chacune, toujours soulignée pour que le spectateur sache très bien ce qui se passe, et quand l’action est terminée, on passe tout de suite à autre chose. Regardez, maintenant on traverse une rivière, maintenant on regarde une tour, maintenant on lance des pommes, maintenant on chante avec les loups. Ce peut sembler comme des actions anodines énoncées comme cela, mais le fait est que le scénario est tellement rattaché à ces actions qu’il ne veut pas laisser ses personnages exister, les voir ne rien faire de très important, ou juste laissez une atmosphère naturelle s’installer. Quelquefois on voit des plans de la forêt en pleine nuit, les arbres se balançant dans le vent, ce qui est très beau, mais la grande majorité des scènes sont faites dans un but uniquement utilitaire. Pire, vers la fin du film on se rend compte que les scènes de voyage dans le bois dans la première partie du film, entre le camion et la cabane, sont en fait des setups pour la partie plus survivaliste du film. Vous vous souvenez de la rivière, de la tour, et des loups? Parfait, parce qu’ils reviennent plus tard, et leurs scènes sont beaucoup plus forcées que les premières. Le film essaye aussi de jouer un peu avec l’ambiguïté des situations et de ses personnages pour tenter de créer une tension, comme avec le père qui coupe du bois avec une hache, sauf que bien sûr, il n’y a aucune ambiguïté; le film a été fait pour le public le plus large possible, pour qu’absolument tout le monde soit sur la même page, donc il n’y a aucune ambiguïté dans ces scènes tellement il est facile de voir ce que le réalisateur essaye de faire.

Cela veut aussi dire que les acteurs ne peuvent pas s’échapper ou expérimenter avec leurs personnages, car la réalisation est tellement stricte par rapport à son scénario que ses acteurs ne peuvent sortir des sentiers battus et donc façonner leurs sujets un peu plus. On a le sentiment qu’absolument toutes leurs actions ont été déterminées d’avance, laissant de côté la spontanéité qui aurait pu leur donner l’humanité et l’émotion qui leur manque tant; ils suivent les didascalies sans se poser de questions ou sans mieux les répartir. Pas parce que le réalisateur a une vision très précise, mais parce qu’il ne veut pas essayer autre chose. Paul Doucet s’en tire correctement, faisant le travail qui lui vaut autant de rôles de soutien au cinéma et à la télévision. Malheureusement, la même chose ne peut être dite d’Antoine L’Écuyer, qui est sans doute la personne qui souffre le plus des raccourcis du film. La puberté n’a pas été clémente pour Antoine; s’il pouvait montrer une innocence et un esprit tordu dans C’est pas moi, je le jure, sorti il y a déjà six ans, il se retrouve maintenant avec une voix beaucoup plus grave et monotone d’adolescent aujourd’hui, ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose, comme on a vu dans son rôle dans Les 4 soldats l’année dernière. Il y a une façon d’écrire un tel personnage dans un tel film; juste pas de cette façon. Le scénario demande de son personnage des scènes émotionnelles où il crie à son père, où il pleure de son épuisement, et avec la façon arbitraire auquel ça l’a été écrit, il ne peut les réussir. Le manque de direction des acteurs fait en sorte qu’il ne fait que hausser la voix de façon peu convaincante, ce qui donne l’impression qu’ils n’ont rien fait pour adapter le personnage à l’acteur qu’ils ont choisi.

Antoine est aussi victime de raccourcis de son personnage d’adolescent; un garçon de 15 ans écrit par des personnes qui n’ont plus 15 ans depuis pas mal de temps, et qui est donc défini par de vulgaires stéréotypes auxquels on ne prête aucune attention pour mieux les ancrer dans la réalité. C’est un adolescent turbulent, donc il boit, il fume du pot, il vole; toutes ces caractéristiques sont établies rapidement en petites scènes de 30 secondes maximum. Le film ne porte un regard sur les problématiques et les personnalités de ses personnages qu’en surface, sans aller plus loin qu’un simple reportage télévisuel, même que le scénario modifie ses personnages sans consistance pour rester collé sur son script. Il y a une scène où le père, désespéré, accuse son fils de ne rien faire et de seulement chialer, et ce, après que son fils aille construit une civière pour son père pour ensuite la solidifier sans aucune instruction avec des chaises pliantes et des pelles de foyer! Je ne connais pas un seul adolescent qui vit en banlieue, surtout un qui fume et qui boit, qui peut construire une civière traîneau aussi rapidement avec de tels moyens.

Mais vraiment, au final, la plus grande faute de La Garde de Sylvain Archambault, c’est qu’il existe déjà en plusieurs films; Camion de Rafaël Ouellet, Curling et Carcasses de Denis Côté, Jo pour Jonathan de Maxime Giroux pour son regard sur l’adolescence… on peut bien ajouter The Grey et The Road pour la partie survivaliste. Dans son effort aussi minime qu’il soit de se démarquer, La Garde ne peut que s’accoter sur d’autres meilleurs films que lui et se baser sur les piètres fondations des œuvres télévisuelles québécoises populaires, avec son regard sur les drames familiaux qui est encore trop en surface. Peut-être qu’il arrive au moment le moins opportun, mais il est difficile d’imaginer comment un tel film peut rester dans la mémoire collective pour bien longtemps.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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