Avec le 2e et dernier volet de son panorama de la nymphomanie, Lars von Trier explore la sexualité de Joe, devenue adulte (Charlotte Gainsbourg). En apparence, sa vie paraît rangée : elle est en couple avec Jerôme (Shia LaBeouf), avec qui elle a un enfant, et elle devient professeur de piano. Le seul léger problème – qui fait entorse au titre du film – c’est qu’elle n’éprouve plus aucun plaisir sexuel. Elle tente tout ce qu’elle peut pour y parvenir, mais sans succès, jusqu’à ce qu’elle rencontre K (Jamie Bell), un spécialiste du S&M très posé, professionnel et méticuleux. La vie familiale de Joe dégringole rapidement, au point où elle se met à travailler pour le compte de L (Willem Dafoe), qui utilise l’expertise de Joe pour satisfaire des clients aux désirs particuliers. Elle prend aussi sous son aile une jeune adolescente, qu’elle forme à son image. Il est par ailleurs intéressant de revoir la paire Dafoe-Gainsbourg, qu’on avait vue dernièrement dans Antichrist (2009). Dans le chapitre « The Mirror », Lars Von Trier reprend d’ailleurs une image forte de Antichrist (2009) où le jeune garçon du couple est debout devant une fenêtre ouverte et tombe du 2e étage, alors qu’il neige. Dans Nymphomaniac, on retrouve sensiblement la même image, mais le garçon est secouru par son père, alors que sa mère découvre de nouvelles perversions. Lourd de sens.

Le récit est toujours découpé en chapitres, mais de moins en moins de digressions et de comparaisons sont faites par Seligman (Stellan Skarsgård), à qui Joe raconte son histoire, toujours sur le même ton, légèrement détaché et mielleux. D’abord curieux et enthousiaste, dans ce 2e volume, on sent Seligman davantage fatigué et passif. Le rythme du film s’en fait d’ailleurs ressentir, ce qui contraste avec le premier volume, davantage exalté. En ce sens, on ne peut s’empêcher de faire une comparaison avec Kill Bill Vol. 1 et Vol. 2, où s’opérait le même phénomène. Plusieurs longueurs sont présentes, et on oserait même dire que le réalisateur s’est lassé de son sujet, qu’il ne sait plus trop sous quel angle aborder. D’un autre côté, on pourrait aussi dire que tout cela était prévu ; le rythme du premier volume reflétant l’insouciance et le badinage de la jeune Joe, et le rythme et le ton du second faisant écho aux malheurs et à la dérive de Joe devenue adulte. Les deux explications se défendent, mais à un certain point, l’intérêt et la fraîcheur du premier volume paraissent bien lointains. Et les scènes où Jamie Bell fouette Charlotte Gainsbourg avec une cravache sont interminables.

Est-ce qu’on peut pour autant crier au génie (ou au scandale, les deux étant souvent intrinsèquement liés) quand Lars von Trier réalise un film en deux volumes sur un sujet aussi tabou ? Possiblement. Mais force est d’admettre que même si certaines scènes peuvent sembler troublantes, Lars von Trier demeure tout de même très classique dans la façon de raconter son histoire. Peut-être qu’une version non censurée ni écourtée par les producteurs serait davantage intéressante à voir ? Plus choquante, peut-être, mais n’est-ce pas justement le propre du cinéma, en tant qu’art, de sortir à l’occasion des normes et des conventions ? Non pas choquer pour choquer, mais oser, dans la forme ou dans le fond. Lars von Trier a déjà réalisé plusieurs films en ce sens. Mais nous ne sommes pas prêt à dire que parce qu’un réalisateur, peu importe la réputation, se décide à faire un film sur un sujet tabou que celui-ci repoussera nécessairement les frontières et qu’il sera marquant. Il y a le sujet, certes, mais c’est ce que le réalisateur en fait qui devrait compter. En ce sens, un film sur un escargot ou un grain de sable peut être franchement plus troublant qu’un film sur la nymphomanie. Cela dit, von Trier a déjà prouvé à maintes reprises qu’il peut réaliser des œuvres de qualité, car il ose expérimenter, et il sait s’entourer d’acteurs talentueux. Il le prouve encore avec Nymphomaniac. Mais, selon nous, les superbes affiches du film laissaient présager quelque chose de plus excitant. C’est néanmoins un film à voir, ne serais-ce que pour les discussions animées qu’il risque de provoquer.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia