Quelque chose est arrivé à Xavier Dolan.

Peut-être que ce fut la sortie de Laurence Anyways en plein milieu de la discussion sur la supposée crise du cinéma québécois. Peut-être que ce fut la crise étudiante de 2012 qui l’a profondément touchée sur le plan d’un soulèvement de la jeunesse. Peut-être que c’est une combinaison des deux en même temps. Ce qui est sûr, c’est qu’avec Laurence Anyways, le vidéoclip ridicule, mais oh-si-glorieux de College Boy, son rôle récent de témoin de Jéhovah leucémique dans Miraculum de Podz, et sa pause annoncée après la sortie de son prochain film, Mommy, il est difficile d’ignorer cette cassure entre les sensibilités pop naïves de ses deux premiers films et ses tentatives plus sérieuses tant sur le fond que la forme de son œuvre récente. Ainsi, on pourrait voir le dernier effort du réalisateur, Tom à la ferme, avec un quelque intérêt, pour la simple et bonne raison qu’il s’agit d’un suspense, un genre auquel Dolan n’avait aucune expérience préalable. Pourtant, au final, Tom à la ferme se révèle être un film qui rentre parfaitement dans sa filmographie, jouant des qualités de son créateur et, malheureusement du même coup, de ses défauts.

Ce que je veux dire, c’est que Dolan a seulement maîtrisé la moitié de l’idée du suspense; dès l’arrivée de Thomas à la ferme où son amant regretté a vécu son enfance, on est immédiatement frappé par deux choses : la musique et la caméra d’André Turpin. Maintenant, la musique a toujours été une composante très importante de tous les films de Xavier Dolan, peut-être même aussi importante que ses images, donc il n’y aucune surprise à ce que l’on retrouve cette affinité ici. Le problème c’est qu’elle limite grandement la tension qui sort du film aux scènes de dialogues exclusivement. C’est impossible de dégager une sensation de mystère et d’inconnu dans une scène où le personnage principal parcourt une ferme déserte quand il y a de forts violons opprimants et omniprésents; ça nous donne quelque chose à nous raccrocher alors qu’on devrait laisser le spectateur dans un silence inconfortable pour mieux le surprendre par la suite, pour mieux instaurer un jeu de push-‘n-pull.

Cependant les scènes d’interaction entre Thomas (Xavier Dolan), la mère Agatte (Lise Roy) et Francis (Pierre-Yves Cardinal) sont heureusement laissées silencieuses, et c’est là qu’on retrouve la force de Dolan dans ses dialogues et l’interprétation de ses acteurs, laissant s’échapper une tension beaucoup moins forcée et donc beaucoup plus efficace et fluide. Les acteurs sont tous très bons, mais c’est surtout Pierre-Yves Cardinal qui se démarque du lot par sa présence menaçante, oppressive et imposante, même dans les moments les plus terre à terre et anodins; performance que balance habilement Xavier Dolan dans le rôle de Tom, lui qui est à la fois amusé et choqué par les méthodes de Francis, faisant naître un amour malsain.

La cinématographie d’André Turpin se fait aussi sentir, surtout pour n’importe qui ayant vu Un Crabe dans la tête dans les dernières années; c’est une caméra qui est très proche des personnages, eux-mêmes placés au centre du cadre, tellement proche qu’elle en devient inconfortable, et pas dans le bon sens. Ce sont des plans qui sentent un petit amateurisme présent dans de premiers efforts de réalisateur, pas venant d’un directeur photo expérimenté. Le film a aussi cette habitude très bizarre de rendre l’écran plus étroit à chaque fois qu’il y a une scène d’action dans le film, possiblement pour le rapprocher des films hollywoodiens en cinémascope, ce qui jette toute tentative d’immersion par la fenêtre. Il est difficile de trouver une bonne excuse pour un tel procédé, car c’est toujours distrayant, et il en est impossible d’ignorer le fait que ces deux grosses barres noires n’étaient pas là il y a 30 secondes. Et ce n’est pas comme si ces plans avaient été complètement imaginés en cinémascope, car les éléments filmés sont décapités en haut et en bas, comme si la scène n’avait pas été filmée du même ratio d’aspect. Dès que la caméra s’éloigne ne serait-ce que d’un mètre cependant, la photographie réussit à retrouver son cours, produisant même des images marquantes quelquefois, tout comme la musique plus moderne qui accompagne les véritables moments de violence. Car Tom à la ferme est un film difficile à apprivoiser au début lors de ses écarts de conduite, mais il réussit quand même à atteindre un juste milieu à la moitié du film, avec tous les éléments plus centralisés et mieux calibrés, où les personnages et les images peuvent mieux s’exprimer. On peut alors oublier ce que le film aurait pu être pour se concentrer sur ce que le film est : un film divertissant.

Car « divertissant » est le mot d’ordre ici, et c’est là qu’on peut rassembler toutes les erreurs et les défauts du film sous une seule explication; Xavier Dolan n’est pas bon dans la subtilité. Xavier Dolan est bon pour faire des explosions de couleur et de style, filmer des vidéoclips super cool dans ses films, ou faire crier ses acteurs à propos de leur identité. Il n’est pas vraiment bon pour construire des personnages complètement définis. Prenons Laurence Anyways par exemple; si le film en tant que tel est impressionnant par sa simple grandeur et son ambition, le long-métrage finit par un peu s’effondrer sous son propre poids en introduisant plusieurs personnages de soutien, surtout dans le deuxième quart du film, qu’on ne revoit jamais ou presque et auquel on a dû couper des coins pour tous les faire entrer. Même quand ses personnages principaux ont plusieurs visages, ils se démarquent justement dans leur extravagance, ce qui pouvait facilement passer pour ses œuvres plus pop, mais qui malheureusement ne s’accommode pas assez bien à un suspense classique campé dans le réalisme.

Il est facile de voir que Tom à la ferme veut faire un commentaire sur l’homophobie, surtout avec l’utilisation des vaches comme parallèle à la persécution, et sur le climat conformisme d’une société plus traditionnelle à travers « Sunglasses at Night », ce qui est admirable et très intéressant comme effort de Dolan. Mais même s’il a plus de crédibilité pour parler d’intimidation et d’intolérance que 99% du monde qui passe à la télévision, sa vision de la problématique à travers les personnages du film est encore trop sommaire pour vraiment fonctionner sans problème dans un univers plus proche de la réalité. Le personnage de Francis, joué avec brio par Pierre-Yves Cardinal, a un secret tellement mal gardé et facile à deviner qu’on finit par vouloir que le film arrête de nous l’insinuer pour qu’il passe à d’autre chose, et c’est ce manque de subtilité qui fait le plus mal à Tom à la ferme. Les meilleurs suspenses sont ceux qui installent tranquillement et subtilement un sentiment inconfortable et paranoïaque dans la tête des gens, comme un parasite. Ce n’est pas juste pointer la caméra et dire « Regardez ces gens fous comme ils sont fous »; il manque de quoi.

Et pourtant, comme tous les autres films imparfaits de l’impressionnante filmographie de Xavier Dolan, il reste un mot qui revient toujours en tête: le fun. Ce sont des films le fun, avec des acteurs le fun, des personnalités le fun. Des couleurs le fun, de la musique le fun, des dialogues le fun, des costumes le fun, des scènes le fun. Il reste encore un « camp » indéniable, un plaisir à voir une pluie de vêtements colorés tomber sur l’Île Noire avec du Moderat dans les oreilles parce que pourquoi pas, ou à voir Xavier Dolan pogner littéralement une crise de nerfs en revoyant un coup de foudre passé. Même s’il ne réussit à aborder le genre du suspense qu’à moitié, Tom à la ferme réussit tout de même à accrocher le spectateur pour la durée du film à travers ses interprétations captivantes et sa proposition détonante. C’est un bon petit film plaisant, et des fois malgré les embûches, c’est tout ce dont nous avons besoin.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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