Le concept est simple : chaque minute des vingt-quatre heures d’une journée est marquée par un extrait de la cinématographie mondiale où cette heure est montrée ou dite. La réalisation est, elle, pharaonique : trois ans de recherche d’extraits en équipe, puis de montage visuel et sonore. Le résultat est un chef-d’œuvre.

L’intérêt de The Clock tient entre autres, comme un certain nombre d’autres œuvres expérimentales, à la multitude des résultats de la contrainte formelle, du concept. Les « thèmes » abordés sont en partie les produits du choix de représentation du temps réel à partir du temps fictif. En témoigne la représentation de l’heure au cinéma : de l’anxiété d’un rendez-vous, de l’attente, du stress du retard, au cliché de la minutie calculatrice du voleur, à quelques secondes de compter en années le temps qui lui est pris. Les rapports habituels du cinéma à l’heure y sont compressés, par accumulation, en autant de temps, évoluant parfois en fonction de ladite heure : la désagréable surprise de personnages qui se réveillent de plus en plus tard à mesure que la matinée avance, par exemple[1]. D’autres thèmes sont avancés au hasard des recherches et de leur mise en commun : des gars en lendemain de veille tapent sur leur cadran, plusieurs personnages courent pour attraper leur vol, d’autres attendent leur train, vont au théâtre autour de 20 h, des femmes sont déçues par leur mari en début de soirée, boivent seules vers 22 h, et cetera. Il s’agit d’un superbe travail d’archivages des représentations, des figures de toutes époques.

Au creux de la contrainte sous-tendant The Clock se forgent des thèmes, comme l’absence est au cœur de La Disparition de Georges Perec, comme la monumentalité forme les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, humainement illisibles. C’est à dessein que nous citons deux livres oulipiens[2] : The Clock en partage de nombreuses caractéristiques et peut être comparé sans gêne aux grandes réalisations de ce groupe. Inhérent, donc, à la contrainte, est, comme nous l’avons dit, la représentation de l’heure au cinéma, mais aussi la torsion effectuée au temps cinématographique, fait d’ellipses, pour le redresser dans une suite mécanique improbable en cinéma de fiction. Le film accumule les signes du faux ― il est certain que les heures représentées n’ont pas toutes été tournées à la minute qui nous est montrée ― pour en faire du vrai, soit l’heure « réelle », avec l’aide d’un programme informatique qui synchronise celle du film et celle réelle. En résulte un objet usuel qui perd, dans le film, de son usage : une horloge.

Bien sûr, un collage grossier de fond de sous-sol n’aurait pas réussi à nous tenir pour des dizaines de minutes, pour des heures, même, devant l’écran. La drôlerie sporadique des raccords tels que Marclay les avait exploités dans Telephones (1995), le jeu des cinéphiles consistant à repérer et nommer les extraits, la dynamisme du montage visuel et sonore du créateur, tout cela contribue à rendre léger et sautillant ce qui aurait pu être une suite lourdaude et plate de bouts montres, de cadrans et d’horloges. Encore une fois, le rapport à l’Oulipo ― ancienne branche de la ‘Pataphysique, est-il judicieux de le rappeler ― est clair : s’amuser sérieusement, du côté de l’émission autant que de la réception, est souhaité, voire nécessaire.

En somme, ce qui pourrait rapidement passer pour un exercice saugrenu et maniaque se dévoile dès le premier abord comme une œuvre certes monumentale dans sa forme, mais tout aussi immense dans son fond, dans les ramifications qu’elle suggère dans l’histoire du cinéma, dans son utilisation et sa façon de montrer le temps, et dans la manière de former cet ensemble, cette journée cinématographique. Il fallait bien un Suisse pour construire un tel chef-d’œuvre d’horlogerie.


[1] Tiré, à l’instar d’autres exemples, du long portrait de l’œuvre et de son créateur dans le New Yorker : Daniel Zalewski, « The Hours », New Yorker. http://www.newyorker.com/reporting/2012/03/12/120312fa_fact_zalewski?currentPage=all [Page consultée le 15 mars 2014.]

[2] L’Oulipo, l’Ouvroir de littérature potentielle, est un groupe littéraire actif depuis 1960 qui centre sa pratique autour de contraintes formelles d’écriture. Par extension, nous utilisons son nom pour désigner une démarche qui se rapproche de l’esprit du groupe. L’Ouvroir de cinéma potentiel (Oucipo) existe mais est moins connu que son grand frère littéraire.

Commentaires