Connaissez-vous Emmanuel Cocke? Parions un vert flambant neuf en plastique que non. Auteur prolifique (quatre romans, un recueil de nouvelles) relégué dans les limbes de la grande histoire toujours non écrite de la contreculture québécoise des années soixante et soixante-dix, touche-à-tout responsable en partie de la création de l’Infonie, musicien, critique cinéma et metteur en scène d’images filmées : l’hyperactivité créatrice de Cocke n’aura eu d’égal que l’effarante indifférence avec laquelle son œuvre fut considérée au Québec au fil des ans.

Jusqu’aujourd’hui. Quarante ans après sa mort prématurée à l’âge de 28 ans, alors qu’il est en voyage à Pondichéry dans le sud-est de l’Inde, Cocke se retrouve enfin convenablement sous les projecteurs. Au terme d’un travail de réédition exhaustif de ses écrits par les maisons d’édition Tête Première, Coup de tête et Poètes de brousse vient de sortir en librairie une biographie signée Ralph Elawani : C’est complet au royaume des morts, lecture fascinante qui, en plus de mettre en lumière la vie de cet artiste atypique, trace en filigrane un portrait d’une scène que l’on peut qualifier d’underground, où Claude Gauvreau, Robert Charlebois, Claude Péloquin, Patrick Straram et bien d’autres figurent.

Nous nous sommes récemment entretenus avec M. Elawani au sujet de la parution de son livre et de la relation entre Emmanuel Cocke et le cinéma.

Le Quatre trois : La sortie en librairie de C’est complet au royaume des morts coïncide avec l’aboutissement d’un travail de réédition exhaustif de l’œuvre de Cocke. L’idée d’une biographie est venue avant que ce processus soit enclenché?

Ralph Elawani : Oui. Ça venait logiquement boucler la boucle. L’opération était malgré tout risquée. On a pas la réédition facile et la mémoire vive au Québec, surtout pour les publications qui ne sont pas intégrées au système universitaire. C’est plus difficile de faire passer ça comme quelque chose d’important lorsqu’on n’a pas un souci de la contre-culture ou de la culture alternative comme aux États-Unis ou en Europe. Ça prend des passeurs qui diffusent tout ça aujourd’hui en dehors des cercles universitaires parce que j’ai l’impression que l’approche privilégiée au niveau universitaire n’est peut-être pas idéale à la diffusion de ces œuvres. Chez plusieurs revues littéraires tenues par des universitaires, le souci du discours académique passe avant le souci esthétique, qui pourrait pourtant transmettre beaucoup mieux l’esprit de ces œuvres. Il y a des revues littéraires au Québec – que je ne nommerai pas – qui sont très bien cotées, qui bénéficient d’une espèce de réputation, qui publient encore chaque mois ou chaque trimestre, et dont l’esthétique est comparable au Bel Âge.

Le Quatre trois : Quarante ans après sa mort et compte tenu qu’il avait depuis sombré dans l’oubli, comment se sont déroulées tes recherches?

Ralph Elawani  : La famille a dû faire son bout et moi le mien. Ce qui signifie beaucoup de lettres à écrire. Les gens encore vivants de cette époque aiment bien en parler règle générale. C’est une époque dont on se souvient avec enthousiasme, malgré sa violence; c’était une époque de transformation assez radicale où le négatif évoluait parallèlement avec le positif. Les gens aiment en parler, mais ce n’est pas tout le monde qui en a un souvenir très positif. Puis les gens comme Emmanuel Cocke qui ont disparu, cométaires disons, gardent une place dans la mémoire de plusieurs des gens que j’ai pu rencontrer. C’est à partir des témoignages de certains acteurs de l’époque que j’ai pu retracer des gens dont j’ignorais l’existence. Une personne a des amis ou des réseaux qui excluent nécessairement les vedettes. Les gens les plus proches de Cocke étaient eux-mêmes des notes de bas de page du vedettariat québécois ou étaient complètement exclus de ce milieu. Emmanuel avait autant des copains comme Daniel Pilon ou Serge Deyglun, des personnalités très connues, Robert Blondin à Radio-Canada ou Louis Geoffroy, mais il avait d’autres copains qui étaient tout aussi importants. C’était souvent plus intéressant de discuter avec eux, car ils ne cherchaient pas à redorer leur blason ou a se faire du capital là-dessus.

Il y avait également une quantité remarquable de personnes décédées dans l’entourage d’Emmanuel Cocke. On a perdu une partie considérable de ceux qui étaient des connaisseurs dans des domaines auxquels le mainstream ne pouvait même pas s’associer. J’ai l’impression que les gens qui vivaient à fond la caisse à cette époque se sont brûlés à petit feu ou sont morts très tôt, je pense à Emmanuel évidemment, ou a des gars comme Geoffroy ou Denis Vanier, des contemporains qui ont brûlé la chandelle par les deux bouts.

Le Quatre trois : Musika, le court-métrage que Cocke coréalise avec Marcel Mouchet en 1965, partage l’énergie des premiers films de Jutra ou de Groulx. Pourtant, le film est dénué de toute considération autobiographique ou politique. Quelle est la place de Cocke dans le milieu cinématographique de l’époque?

Ralph Elawani : Il a travaillé en tout sur huit ou neuf autres films, sans compter les collaborations à gauche et à droite. La majorité de ces films n’ont pas été sauvés, numérisés, mis en anthologie ou quoi que ce soit. Le highlight de la carrière de Musika c’est d’être passé en première partie de Masculin féminin de Godard au Cinéma Élysée en 1967. Le court-métrage ne faisait pas beaucoup de bruit à l’époque. Cela a donc été un échec commercial, mais une réussite au niveau artistique, dans son milieu à lui. Je ne crois pas non plus que son but était de faire de grandes vagues au niveau commercial, même si le film a été produit par une maison de production qui était considérable en France à l’époque. Le producteur avait fait un ou deux autres projets sur lesquels Cocke avait travaillé.

Le Quatre trois : Pourquoi ne parle-t-on parle plus de ce film aujourd’hui?

Ralph Elawani : Je crois que c’est un concours de circonstances. Beaucoup de projets sur lesquels il a travaillé ont été avortés. Cocke ne s’est jamais caché du fait qu’il était un cinéaste frustré. Son dernier projet a été un scénario traduit par Daniel Pilon. Quand j’ai rencontré l’acteur, il m’a dit qu’il avait présenté le scénario à des producteurs américains, mais quand Cocke est mort ils sont tous passés à autre chose.

Le Quatre trois : Quel est le statut du film d’un point de vue physique. Une copie est-elle préservée à la Cinémathèque québécoise?

Son fils l’avait numérisé à l’époque. Sa première femme l’avait présenté à l’Université de Chicoutimi avec son fils dans les années 70 dans le cours d’un professeur très intéressé par Emmanuel. Du reste de ses projets, ne reste que quelque bobines chez sa première femme. Pour ce qui est de la Cinémathèque québécoise, je leur ai envoyé une copie numérisée du film.

Le Quatre trois : Cocke fut également critique de cinéma pour diverses publications, dont le magazine Sept Jours. Il s’agit du 7 jours d’aujourd’hui?

Du tout. C’était une revue qui n’a pas fait long feu, mais qui avait de bons collaborateurs, des gens comme Claude Jasmin. Sept Jours a été la première revue pour laquelle Cocke a travaillé au Québec. Il y a d’ailleurs pris la place de Patrick Straram. Le format est semblable à celui de L’actualité.

Je crois que Roger Frappier y a remplacé Cocke ensuite. Il y avait une certaine liberté dans ces revues. Même si Straram à l’époque se plaignait de ne pas pouvoir écrire ce qu’il voulait dans ces revues, considérant qu’un chroniqueur ouvertement communiste était mal vu.

Le Quatre trois : Quels étaient les goûts de Cocke?

Ralph Elawani : Il aimait beaucoup le cinéma américain. C’était un bon consommateur de culture américaine. Comme il est dit à plusieurs reprises dans le livre, il aimait Norman Mailer, ce genre de nouveau journalisme. Le cinéma de George Franju. Il avait fait l’éloge du film Québec : Duplessis et après… de Denys Arcand, qui avait été pour lui un film marquant au Québec. Gilles Groulx. Ses sorties étaient souvent dirigées contre Jean-Luc Godard. Il avait adoré Pierrot le fou, mais à ses yeux tout le reste ne valait pas grand chose. Il a fini par se détacher de ce côté acerbe de critique chialeux. Il en avait parlé dans l’un des derniers articles qui avaient été faits sur lui. Il disait justement que lorsqu’il était entré à Sept Jours il essayait d’être le critique sévère et acerbe et qui essaie de faire sa place en donnant des coups partout. 4:3

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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