Onzième et dernier long-métrage du maître de l’animation Hayao Miyazaki, Le vent se lève sonne le glas d’une carrière sans la moindre erreur de parcours. Qu’il s’agisse de Nausicaä de la vallée du vent, Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro ou Ponyo sur la falaise, les films qu’il a mis en scène nous ont offert, petits et grands, des mondes merveilleux et fantastiques afin de réfléchir à la beauté et à la fragilité du nôtre, la question écologique se retrouvant au centre de ses préoccupations d’artiste.

Vue-synthèse revisitant ce milieu de l’aviation qui fascine Miyazaki (exploré de biais dans Porco Rosso), Le vent se lève dresse le portrait d’un personnage historique que d’aucuns qualifieraient de mineur, Jirō Horikoshi, ingénieur aéronautique responsable de la conception du chasseur bombardier Mitsubishi A6M, mieux connu sous le nom de Zéro, qui fut entre autres déterminant dans l’attaque de Pearl Harbor le 1er décembre 1941. De sa tendre enfance jusqu’à l’âge adulte, en passant par ses années d’études à l’Université impériale de Tokyo, une grande part du film sera consacrée à l’amour l’unissant à Nahoko, jeune fille douce atteinte de tuberculose.

Fresque imposante aux couleurs incandescentes, à la hauteur de ce que l’on peut s’attendre des studios Ghibli, Le vent se lève souffre néanmoins d’un personnage central dont la deux-dimensionnalité subjugue. En ingénierie aéronautique, ce qui est plat favorise l’aérodynamisme; en animation, cela met plutôt à mal l’intérêt. Il ne s’agit pas de rapprocher l’homme d’Edward Teller (le père de la bombe à hydrogène), de le condamner au pilori. Sa contribution, tout sauf accessoire, à la Seconde Guerre mondiale n’est pas directe. Pourchassé par son rêve de concevoir les plus beaux avions du monde, il s’est retrouvé malgré lui coincé dans les engrenages meurtriers de l’Histoire. Le spectre de la guerre et des morts qu’elle laissera dans son sillage plane tout le long au-dessus du film, prémonition funeste dont la charge dramatique est palpable.

Reste qu’empêtré dans une bluette avec une jeune fille qu’il rencontrera à deux reprises avant qu’elle devienne sa femme, n’arrivant pas à transcender son état de croquis, Jirō cloue parfois Le vent se lève au sol. Narrativement, les obsédés ne peuvent que s’enfoncer jusqu’à sombrer dans la folie (Citizen Kane, The Aviator, pour n’utiliser que deux exemples). Ici les enjeux sont flous, voire inexistants, alors que le traitement cucul la praline de la relation amoureuse confirme les rumeurs selon lesquelles Miyazaki ne savait comment articuler son récit pour plaire à la fois aux petits et aux grands.

L’admiration de Miyazaki pour Jirō sauve la mise, car elle est empreinte d’une magnifique poésie. Il est même aisé de tracer un parallèle entre la recherche de la courbe parfaite chez l’ingénieur – incarnée dans une arrête de maquereau, jolie image – et la sensibilité du trait de crayon chez l’animateur. De voir un artiste tirer son chapeau à un autre, cela émeut. Même constat pour la fascination de l’animateur pour l’Europe, qui retrouve des échos dans celle de Jirō pour Giovanni Battista Caproni, célèbre ingénieur en aéronautique italien qui apparaîtra à plusieurs reprises dans les rêves du gentil garçon japonais aux lunettes rondes. C’est grâce à ces réseaux référentiels que le cœur du film se met à palpiter, non plus comme le moteur d’un vieux biplan, mais comme celui d’un avion de chasse turbochargé.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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