Quatre paires de parenthèses constituent les pattes d’une araignée, non? Et si l’on additionne deux Jake, l’un tragique, l’autre absurde, qu’advient-il? Moins d’un an après la sortie de Prisoners, Denis Villeneuve retontit avec Enemy, film cerveau baignant dans des vapeurs toxiques tourné pourtant avant l’autre et mettant en vedette dans un double rôle Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent et Sarah Gadon.

Adam Bell est professeur d’histoire dans une université de la Ville Reine. En visionnant un soir un nanar conseillé par un collègue de travail, il aperçoit en arrière-plan un figurant lui ressemblant comme deux gouttes d’eau. Au point où cette coïncidence finira par l’obséder. Afin d’y voir clair, il organise une rencontre avec son sosie, Anthony, un comédien marié dont la femme est enceinte.

Cinéaste de l’incertitude devant l’éternel, Denis Villeneuve est depuis toujours – du moins depuis Polytechnique en 2009 – troublé par le thème de l’identité, par ce qui la constitue, la brise, la décline. Sommes-nous réellement l’image que nous avons de nous-même? Avons-nous le pouvoir de changer? À cela, ajoutez maintes réflexions sur le mal intrinsèque, tumeur endémique léguée par la généalogie, ou peut-être tout simplement , autant chez le quidam que chez le duc de Cornouailles, blotti, lové dans nos tripes. En ce sens, distillant ces préoccupations à travers deux facettes du même personnage, Enemy, est l’aboutissement de toute l’œuvre du cinéaste québécois.

À l’aise dans l’allégorique, un peu trop même, Villeneuve développe à mesure un réseau de symboles (l’araignée et sa toile, la clé – souvenez-vous du labyrinthe dans Prisoners) dont la convenance et la pesanteur se verront déjoué par la finesse d’une réalisation fichtrement attentive aux moindres soubresauts du scénario de Javier Gullón, adapté du roman L’Autre comme moi de José Saramago.

Je n’ai jamais visité Toronto, mais s’il faut se fier à la manière dont elle est ici filmée, je tâcherais d’avoir dans mon iPod les albums de Throbbing Gristle si un jour j’ai l’occasion d’y faire un tour. Les caméras glissent sur une mince pellicule d’urine (tout est jaune), les gratte-ciel se confondent et se perdent dans le cadre, les plans perdurent jusqu’à se languir, les lieux sont étrangement désincarnés. Des images de la ville dans Solaris de Tarkovski viennent en tête, des décors des premiers films de Cronenberg, tournés à Toronto et à Montréal. La réputation de plasticien de talent de Villeneuve n’est plus à faire; la réalisation d’Enemy est son aspect le plus réussi, même en tenant compte de la performance schizophrénique de Gyllenhaal, rudement investi dans les rôles d’Adam/Anthony.

Nous aurions néanmoins apprécié un peu plus de mordant dans l’ensemble, le film s’empêchant parfois de sombrer dans la farce grotesque, ce que le matériel d’origine recommande. Sans être dépourvu d’humour – considérons les séries Z que visionne Adam, mises en scène avec une désinvolture ironique rarement présente dans l’œuvre de Villeneuve –, Enemy est trop poli pour n’y voir qu’un exercice de style savamment exécuté. Une parenthèse installant les assises d’une aventure américaine que nous espèrerons fructueuse.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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