Il y avait Rapailler l’homme en 2012 dans lequel on évoquait Miron. Cette fois-ci, Simon Beaulieu offre l’homme, tout simplement. On s’aventure dès les premières minutes dans un essai poétique mélangeant habilement classicisme fonctionnel et esthétisme novateur. Un homme revenu d’en dehors du monde est l’anthologie poétique d’une époque. Beaulieu a l’audace de « voler » nos plus grands cinéastes en utilisant des extraits de leurs plus grands films. Je ne crois pas que Denys Arcand, Jean-Claude Labrecque ou Gilles Groulx s’indigneraient de voir leurs images ainsi récupérées. C’est que le jeune réalisateur est le digne fils de chacun d’entre eux. Les images sont soigneusement sélectionnées et juxtaposées dans un tourbillon effervescent, toutefois sobre, des décadences lyriques du poète mythique. Narrateur d’outre-tombe à la voix caverneuse, la parlure du poète s’impose comme le pilier qui soutient chaque minute du documentaire. Cette voix nous propulse au cœur de l’univers singulier de son propriétaire et fait de nous des spectateurs revenu d’en dehors de l’homme.

Après une ouverture où l’on intègre des prises de vues à vol d’oiseau aux images d’archives, qui nous emporte au cœur du poète, un profil atypique apparaît. Avec ses lunettes à fond de bouteille, sa mâchoire carrée, ses oreilles comme des antennes à l’affut, il reste silencieux. Il fredonne tout en retenue l’air de la complainte des voyageurs de Saint-Maurice. On va se le dire : sa voix est imparfaite, son jeu d’harmonica est approximatif, mais son intensité, elle, est accentuée par le montage saccadé qui frôle l’expérimentation cinématographique. L’exercice pourrait devenir fastidieux, mais Beaulieu sait conserver notre regard attentif en un savant équilibre entre oralité et esthétique. Les deux se concurrencent constamment pour éveiller nos sens. La lugubre et omniprésente musique de Simon Bélair constitue le ciment qui unit images et paroles et donne une cohésion à ce qui pourrait être, sans elle, un casse-tête indigeste.

Voici une leçon sur comment ne pas faire un film passéiste en utilisant pourtant exclusivement des images d’archives. Par sa structure, son ton, son attitude décomplexée face à la tâche d’honorer le héros d’une époque révolue, on finit par se dire que c’est d’abord un film sur nous ‘aut. Parce que du « nous aut’ » y en a. De l’émotion aussi y en a. On est ému par les anecdotes, un père analphabète, et les grands moments, un Miron enlace son ami Gérald Godin un certain soir de 1976.

Un homme revenu d’en dehors du monde se donne un mandat restreint, mais l’accomplit humblement. Beaulieu ne cherche pas à résumer l’homme intégralement (quoi qu’on touche à ses revendications politique), mais on s’en tient à sa poésie : à la beauté de ses mots et des propos qu’ils transmettent. Il y a quelque chose d’agréable de voir un film pour lequel tout pourrait si mal aller, jouer la carte de la simplicité et se poser sur les épaules du poète-géant jusqu’à la toute fin. Ce géant nous parle d’amour en un premier temps et puis, rapidement, le mot liberté prend toute la place.

La combativité libératrice du poète est savamment accentuée en deuxième acte. À travers ses mots, son désir de réveiller les passions du peuple Québécois. À travers le film, la démonstration que certains combats peuvent consumer le plus fervent humaniste. En fin de parcours, l’essai poétique prend d’étranges souffles de film politique. Beaulieu ne garde pas d’Arcand que les images, on ressent l’influence de ses documentaires dans le dernier droit. C’est alors que se distord la pellicule, que le poète vieillissant, fatigué de ses combats, nous livre d’un dernier souffle ses plus sincères revendications. En image, un plus jeune Miron danse, festif, au son d’une lucide narration. Ce jeu de contraste nous jette dans cette inéluctable vérité: la vie est faite de déchirements entre malheur de conscience et bonheur d’insouciance.

David Matieu Santerre