Trois couples, plus un type qui fait passer en douce (un euphémisme, ça va chier solide) de la drogue au Québec, un écrasement d’avion comme élément déclencheur (point limite avant de sombrer dans le film-catastrophe) et une réalisation signée de la grosse patte de notre schizophrène national favori (Podz/Daniel Grou), qu’ossa donne? Miraculum, un film choral made in Quebec avec des destins qui s’entrecroisent, ce qui n’a rien d’exceptionnel étant donné que j’en ai probablement croisé 80, des destins, ce matin seulement en allant chercher mon carton d’œufs au dépanneur.

Faisons fi des microrécits satellites et stationnaires (les amants âgés, le couple qui a tout mais qui n’a rien), imaginés pour colmater un scénario chambranlant, afin de se concentrer sur celui qui alimente le moulin médiatique culturel, c’est-à-dire le chemin de croix de Julie (Marylin Castonguay) et de son conjoint Étienne (Xavier Dolan), tous deux Témoins de Jéhovah. Atteint de leucémie, Étienne a besoin de transfusions sanguines afin de survivre, ce qui est contraire aux préceptes de sa religion. Tandis que Julie assiste impuissante aux souffrances de l’homme qu’elle aime, l’écrasement d’un avion l’amène au chevet de son unique survivant, du groupe sanguin O négatif. Adon arrangé avec le gars des vues, Julie est du même groupe rarissime; elle possède littéralement en elle le pouvoir de sauver une vie humaine.

Prenez un groupe religieux marginal et ostracisé (les Témoins de Jéhovah), exploitez à des fins narratives un non-sens pigé dans un bouquin qui se contredit aux dix pages, écrit de surcroit il y a des milliers d’années par des centaines de personnes sans l’aide d’Internet, et donnez ainsi raison aux démagogues qui ont concocté la Charte des valeurs québécoises tout en réconfortant imbéciles et xénophobes dans leur sectarisme.

Miraculum est un plaidoyer pour la laïcité du Québec, aplanissant au rouleau compresseur notre courtepointe « multiculturelle » sur laquelle est brodée de petites croix en or – notre héritage –, une niaiserie au didactisme poussif montée sur une occurrence hautement improbable qui donnera beaucoup de maux de tête aux réels Témoins de Jéhovah, qui se coltineront les abyssaux : « Ah ouain, c’est pas vous autres les bizarres qui donnez pas de sang comme dans le film là avec le p’tit fendant? » Considérons seulement ce sophisme récité tel un mantra à deux reprises dans le film : « Si les avions tombent, c’est que votre Dieu tout-puissant il n’existe pas. » Enfin un argument béton de la par des athées! Misère.

Contrainte de se séparer le fond d’un sac de retailles d’hosties, la distribution patine grave, une frange se maintenant à flot (Dolan, Julien Poulin) tandis que le reste coule à pic comme les impurs durant le Déluge. La scène de la salle d’essayage du Bikini Village avec Anne Dorval est d’ores et déjà d’anthologie dans la catégorie « être physiquement mal à l’aise pour l’acteur ou l’actrice à l’écran ».

Musique caramélisée où les rimes du type sky/fly sont monnaie courante, travellings inutiles et procéduraux afin de dynamiser les entrées en scène (coups de défibrillateur pour ressusciter un cadavre), impression de subir le pilote d’une télésérie de Podz qui n’a pas été retenue par Radio-Canada, obscénité m’as-tu-vu du long plan sur les débris de l’écrasement : Miraculum est la version pain blanc du Babel d’Iñárritu, un film si révoltant que j’aurais titré ma critique De l’abjection si Jacques Rivette ne l’avait pas déjà utilisée en 1961 lorsqu’il tailla en pièces Kapò de Gillo Pontecorvo.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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