Bonjour cinéastes en herbe! Ah que vous êtes beaux et belles à voir, les yeux pétillants d’ambition, les manches retroussées jusqu’aux coudes, prêts à investir les écrans de cinéma encore vierges de votre talent brut. Un peu de patience : demain vous serez ceux qui émouvront le Québec, le Canada et le monde entier, qui nous feront à la fois réfléchir et rêver. Quoi? Vous avez déjà réalisé un court-métrage? Si c’est pas mignon. Je vous imagine, accumulant cartes de crédit, mobilisant parents et amis les fins de semaine afin de réaliser votre rêve, faire du cinéma! En tant que critique – donc artiste manqué – j’envie et respecte profondément votre ténacité.

Mais vous savez sans doute que les débuts, c’est jamais facile. On vous ignorera bêtement, les diffuseurs et comités de sélection des festivals rejetteront peut-être du revers de la main cette œuvre sur laquelle vous avez versé sang et sueur. Votre ambition sera mise à rude épreuve. Peut-être penserez-vous même à tout abandonner. C’est à ce moment précis que vous vous direz : « De la perspective, de la perspective! Ma Canon 7D pour de la perspective! »

C’est ici que l’on entre en jeu. Au Quatre trois, nous aimons donner sans rien recevoir en retour. Et l’unique talent que l’on peut offrir au monde, c’est notre expertise cinématographique. On a donc décidé d’investir en vous, cinéastes de demain. Pour la suite du monde. Pour qu’au moment où vous vous lancerez dans un premier long-métrage (évidemment, tout court mène au long), vous ayez les aptitudes d’un Tarkovski entamant L’Enfance d’Ivan.

C’est donc avec un plaisir non dissimulé que nous vous prenons aujourd’hui au berceau pour vous tendre la main et vous accompagner jusqu’au firmament. Du 13 février au 14 mars prochains, 30 courts métrages québécois (et quelques canadiens) récemment produits seront commentés par moi-même, Jason Béliveau, rédacteur en chef patenté du Quatre trois. Ma promesse : ne jamais vous prendre avec des pincettes, au contraire toujours être franc et sincère dans mon appréciation. Et si jamais je suis dur avec votre film, dites-vous que c’est pour votre bien.

Vous voulez que votre court-métrage passe dans notre tordeur critique? Contactez-moi au jasonbeliveau@lequatretrois.com.

L’Ouragan Fuck You Tabarnak! | Ara Ball

The Decelerators | Mark Slutsky

Modèles | Jérémi Roy

La coupe | Geneviève Dulude-Decelles

Mémorable moi | Jean-François Asselin

Quelqu’un d’extraordinaire | Monia Chokri

Dans le coin du Saint-Sauveur | Helgi Peccinin et Hubert Fiasse

The Chaperone | Fraser Munden & Neil Rathbone

Lespouère | Moïse Marcoux-Chabot

Gaspé Copper | Alexis Fortier Gauthier

Toutes des connes | François Jaros

Éclat du jour | Ian Lagarde

L’Ouragan Fuck You Tabarnak! | Ara Ball

Vous avez peut-être eu vent (t’as pognes-tu?) de L’ouragan fuck you tabarnak! de par sa nomination aux prochains Jutra dans la catégorie Meilleur court ou moyen métrage de fiction. Ovni monochrome récupéré des années 80-90, troquant le pastel et l’électronique pour la froc de jean et le punk rock, L’OFYT! expose sous le mode de la confession l’existence crasseuse de Delphis, 11 ans, autobaptisé l’Ouragan. Envers et contre tous, il se fraie un chemin dans une société qui l’ignore en donnant du coude, la rébellion chevillée au corps. Son mantra : « La société m’a mis un carton rouge sua tête. Mais moi j’dis  »fuck you tabarnak » pis j’prends l’contrôle de ma vie! »

Pour le style, on vacille gaiement entre The Warriors et Repo Man. Pour le sujet, c’est Léolo chez les Bougon. D’aucuns trouveront la proposition déplacée – cette glorification d’une tumeur bénigne qui deviendra cancer de société -, mais derrière tout le lustre trashoïde se terre un peu de tendresse pour ce déshérité de naissance. Sans verser dans l’apitoiement à deux piastres, le réalisateur Ara Ball (ce nom à de la gueule, retenez-le) garde le cap : joyeusement déjanté, le majeur en l’air tout le long, L’OFYT! est un véritable plaisir de cinéma, porté par une magnifique photo noir et blanc de fond de canisse, captée sur de la pellicule 16 mm.

Une autre grande réussite du film sera de m’avoir fait comprendre que les jumeaux bums qui habitaient en face de chez nous étant jeune, qui écoutaient du Metallica et que mes parents soupçonnaient d’avoir volé mon bicycle à pédales, possédaient un cœur malgré tout. Je leur dédie aujourd’hui ces quelques paragraphes.

Vous pouvez voir le film sur TOU.TV

The Decelerators | Mark Slutsky

Et voici ce que nous attendions tous impatiemment : les pâles copies d’Upstream Color de Shane Carruth. Marqué du sceau Vimeo Staff Pick (l’équivalent contemporain cinématographique de la lettre écarlate), The Decelerators de Mark Slutsky est la progéniture d’un mauvais roman de Philip K. Dick et d’un catalogue Ikea à qui l’on aurait donné beaucoup d’argent et de temps libre.

La prémisse est digne de la troisième place d’un concours de littérature cégépien : en réalisant que le temps s’accélère en vieillissant, un groupe d’amis invente une machine qui permet de ralentir ledit vilain temps. Possédant désormais la capacité de se vautrer indéfiniment dans l’instant de leur choix (pour celle-ci se sera une fête, pour celui-là ce sera un moment de tranquillité avec des amis – wow), chacun se retrouvera « coincé » dans le passé, et je ne sais pas comment terminer ma phrase tout comme ce film ne sait pas comment se terminer.

Comme commentaire vaguement moralisateur et petit bourgeois sur l’importance d’apprécier le moment présent, parce qu’éphémère, difficile de faire mieux (pire). Ce film faussement profond n’aurait jamais pu se faire à une autre époque qu’aujourd’hui et plus j’y pense, plus je regrette cet âge d’or où il était impossible de réaliser quoique ce soit avant d’avoir 45 ans. J’exagère à peine lorsque je dis que j’ai envie de battre à mort ce film avec une copie DVD de L’instant et la patience de Bernard Émond.

Mes félicitations, Mark Slutsky, tu as réalisé le rêve des protagonistes de ton film : jamais cinq minutes ne m’auront paru aussi longues.

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Modèles | Jérémi Roy

En quatre minutes, le jeune étudiant en cinéma à l’Université Concordia Jérémi Roy est parvenu à enclencher chez ce critique une réflexion qui n’a pas encore abouti a sujet de la représentation des corps, des relations tortueuses entre l’artiste et son modèle, ou plutôt entre le modèle et son artiste, tant dans ce cas précis les rôles assignés s’inversent se confondent – le titre est au pluriel après tout – , tandis qu’une caméra attentive parvient en un seul plan à dérober aux protagonistes quelques regards intenses avant de se figer à la toute fin sur une pose à glacer le sang.

Il n’est évidemment pas le premier à aborder ces questions, mais devant l’androgynie du visage et du corps de l’héroïne/photographe, brouillant l’appréhension du désir qui se trame dans les entrailles du film, et cette photographie glauque rappelant celle de Mathieu Laverdière pour Hommes à louer de Rodrigue Jean, Modèles est un objet mystérieux et séduisant, à la fois libre et refermé, tout comme cette idée de la jeunesse qu’il met en scène.

Furieusement simple et efficace, voici un film qui confirme la maxime que dans les petits pots se trouvent les meilleurs onguents. Notre conseil à ce jeune cinéaste de talent : se tenir loin de l’INIS.

Vous pouvez voir le film sur Youtube

La coupe | Geneviève Dulude-Decelles

Fraichement récompensé du prix du Grand prix du jury pour le meilleur court-métrage international de fiction à Sundance, La coupe débarquera très prochainement au Québec trainant avec lui les attentes que provoque une récompense aussi prestigieuse. Respirons tous par le nez : nos voisins du sud savent encore parfois attribuer leurs trophées aux bons films, quoiqu’en disent les Oscars d’année en année.

La coupe cartonne à plusieurs niveaux. D’abord au rayon distribution, particulièrement grâce à la jeune Milya Corbeil-Gauvreau, plus dirigeante que dirigée, sa cadence de gamine enflammée régissant d’abord fiévreusement la tension du film, jusqu’au moment où un événement en apparence anodin viendra mettre une ombre à ce tableau idyllique d’une heureuse journée partagée entre un père et sa fille. Néanmoins, sans la présence en contrepartie d’Alain Houle, triste enclume unificatrice, le court-métrage prendrait forcément le champ. Ensemble, ces deux contraires émettent une force d’attraction irrésistible.

Réussite également au niveau des idées, comme celle de la petite fille qui coupe les cheveux à son père qui bien au-delà de la symbolique primaire de la perte d’une partie de soi, renvoie au rôle subrogateur que cette première doit endosser lorsqu’elle n’est pas chez sa mère. Mais La coupe ne traite pas tant des réalités des familles reconstituées à garde partagée que de l’instant précis où l’enfant s’affranchit du giron parental, où il réclame inévitablement son indépendance. Récit universel donc, dirigé par Genevière Dulude-De Celles avec toute la subtilité que ce genre d’histoire nécessite.

Vous pourrez voir le film en primeur québécoise le mardi 25 février 2014 à la Cinémathèque québécoise à Montréal dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois

Mémorable moi | Jean-François Asselin

Il est erroné d’affirmer que tous les courts-métrages sont exécutés par des cinéastes béjaunes, se gossant à la sueur de leur front des rails avec des tuyaux de PVC afin de faire glisser leur caméra tout doucement. Jean-François Asselin roule sa bosse depuis belle lurette dans l’industrie des images filmées, ayant plus d’un court à son actif et étant responsable de télésérie François en série. D’ailleurs, la télévision, elle est partout dans Mémorable moi, une petite vue au demeurant sympathique, portée par une belle idée de départ que le réalisateur a pressée comme un citron, c’est-à-dire qu’il a essayé d’en retirer toutes les déclinaisons amusantes possibles. Bien sûr, il s’agit encore là, comme dans François en série, d’une astuce assez mince, d’un scénario what if qui n’a pas autant de résonance allégorique qu’aimerait le croire Asselin. Mais en tant qu’exercice de divertissement, la note de passage est attribuée.

Si personne ne pense à Mathieu, il disparaît, littéralement. Il devra faire preuve d’ingéniosité dans le but de rester dans l’esprit des gens. Enligner les conquêtes (les grosses laides en particulier, car elles sont évidemment plus dépendantes), devenir une célébrité sur YouTube (les cascades débiles ont la cote); voici quelques-uns des moyens qui seront utilisés par le jeune homme en quête constante d’attention.

C’est un peu comme la photo de famille dans Back to the future, sauf qu’au lieu du passé c’est la « célébrité » qui maintient le corps et l’identité. Que cette célébrité recherchée n’est désirée que dans la mesure où elle garde en vie, cela provoque quelques moments inspirés. La photo n’est pas moche (André Turpin s’en occupe), c’est drôle et parfois irrévérencieux, mais extrêmement procédural et cliché (la banale chicane de couple). Asselin refuse également de transcender sa gimmick afin d’atteindre des territoires plus profonds et porteurs de sens. Ne sachant trop comment mettre fin à sa farce, le réalisateur se vautre dans une apothéose gore qui trahit un puérilisme pourtant perceptible dès les premiers plans. Bref, les couilles ne sont tristement connectées a aucun cœur – ça palpite à vide -, la décharge manque de punch et s’étire en peau de chagrin, ce qui n’empêchera pas les esprits les plus cyniques d’y voir un bidule efficace et bien ficelé.

Vous pourrez voir le film en primeur québécoise le mardi 25 février 2014 à la Cinémathèque québécoise à Montréal dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois

Quelqu’un d’extraordinaire | Monia Chokri

Faut-il être amer que Quelqu’un d’extraordinaire remporte – les doigts dans le nez – six prix lors du dernier gala Prends ça court !, qui a eu lieu vendredi passé à la Cinémathèque québécoise? Vais-je casser du sucre sur le dos de Monia Chokri parce que je n’ai pas su apprécier sa vue, qui ne se présente nullement comme étant ce qu’elle n’est pas ?

Crachons d’abord un peu de venin sur ce spécimen qui a les quatre fers en l’air en face de nous, question de révéler ses entrailles fumantes. Cette opération dévoilera, malgré tout, une curiosité sincère, celle d’un gamin qui fait cramer des fourmis à la loupe, soit, mais sincère quand même.

Quelqu’un d’extraordinaire est de façon rudimentaire une comédie de situation, atteignant son zénith dans un appartement où un groupe de jeunes femmes se préparent à célébrer dans les bars la fête de l’une d’entre elles. J’suis sortie avec mes chums de fille chantait il n’y pas si longtemps Marie-Chantal Toupin, sauf que non, car Sarah (Magalie Lépine Blondeau), à des comptes à rendre et des secrets enfouis à faire éclater au grand jour. S’en suivra un juteux épisode d’hystérie féminine qui exposera le silence complice du groupe à propos d’une trahison impardonnable, jusqu’à l’explosion de type déflagration nucléaire il-ne-restera-d’elles-après-que-les-plombages-et-encore.

En tant que tel, rien là n’est absolument dérangeant. Oui bon, allons-y, cette façon simpliste de mettre à jour la superficialité de ces femmes toutes plus typées les unes que les autres – la nunuche, la bitch; elles y passent toutes, sauf la protagoniste – serait rapidement crucifiée au nom de la bienséance si elle était dictée par n’importe quel Homo sapiens possédant les chromosomes X et Y.  Mais il faut passer outre (c.-à-d. s’en foutre) : les rois et maîtres de la comédie américaine met au poteau depuis plus d’une décennie les travers bêtas des dudes, bros, buddies et guys et on s’en tape encore les cuisses. Chokri suit le programme à la lettre, avec brio même, et s’est en plus dégoté une distribution étincelante de jeunes comédiennes toutes plus talentueuses les unes que les autres pour camper ses différents personnages. Il ne manque en vérité que Sophie Desmarais, qui devait être prise sur le tournage de son quinzième court-métrage de 2013.

C’est réussi alors? Où est le problème?

Nulle part. Seulement qu’il est quelque peu triste que nous soyons rendus à récompenser à la pelle des films comme Quelqu’un d’extraordinaire, qui ferait sans aucun doute une websérie tout à faire regardable (et que je suivrais sûrement) alors qu’à côté les jeunes réalisateurs craignant que le cinéma bascule vers la téloche dans le temps de le dire (les plus cyniques diront que la transition est déjà complétée) et questionnant habilement ce qu’il y a de cinématographique dans leur travail se voient contraints de ramasser sur le plancher les grains de riz après le party pour avoir assez à manger.

C’est déplacé pas rien qu’un peu d’utiliser le film de Chokri, que t’as aimé faut-il te le rappeler, pour décrier ce qui n’a aucun rapport avec ses talents de réalisatrice !

Je suis tout à fait d’accord.

Dans le coin du Saint-Sauveur | Helgi Peccinin et Hubert Fiasse

Je reprenais, quelques films plus haut, au sujet de Modèles de Jérémi Roy, la vieille maxime à savoir que « dans les petits pots se trouvent les meilleurs onguents. » La tentation est forte d’accoler le même jugement positif au documentaire Dans le coin du Saint-Sauveur de Helgi Piccinin et Hubert Fiasse, réalisé dans le cadre d’un cabaret Kinomada en 2012. Mais pour cela il faudrait être capable de l’ouvrir, ce satané pot. Et puis d’ailleurs, de quoi est fait son contenu ? S’avérera-t-il boîte de Pandore ?

L’exercice m’accroche dès l’entame, car le quartier Saint-Sauveur à Québec, c’est la place que j’ai choisie, dixit Sir Pathétik dans un élan de poésie nationaliste à vous déchirer l’âme. Peccinin et Fiasse parcourent donc ses rues tortueuses, que je foule d’un pas pressé quotidiennement, à la rencontre de celles et ceux qui les habitent afin de leur poser une question aux contours étranges, pourtant profonde : « Si vous pouviez tuer une seule personne, qui serait-ce et comment vous vous y prendriez ? »

La mission du duo Piccinin/Fiasse : tâter humblement le pouls d’une communauté que l’on ne cesse de pousser vers les marges, en dehors des circonférences expansives de ce Nouvo Saint-Roch, ou plutôt de cette Neufve-Babylone bon chic bon genre qui s’étend dans la Basse-Ville tel le Blob du célèbre film de science-fiction. Qu’ils l’accomplissent aussi aisément, dans des conditions de tournage limitées dans le temps et les moyens, me révèle une surprise étonnante : mes voisins ne me regardent pas avec des poignards dans les yeux quand j’entre au Jos Dion, sis rue Saint-Joseph, ou dans tout autre établissement plébéien du secteur. Nenni ! Ils sont approchables, même sympathiques, pour peu que vous soyez prêts à écouter ce qu’ils ont à dire.

Qu’est-ce qu’ils sont sinon ce que nous sommes tous – trêve de salades,  aucun flocon de neige ne lit en ce moment ces lignes : du monde ordinaire, avec des désirs (de tuer) et des craintes (de mourir). Les voir m’attendrit, car leur présence et leur humour manquent cruellement sur nos écrans, alors que des émules comateux les ont remplacés, sensément leur double, mais ne bernant à peu près personne (voir les chiffres d’assistance du cinéma québécois).

Vous pouvez voir le film sur Vimeo

The Chaperone | Fraser Munden & Neil Rathbone

Champions toutes catégories de l’hypertrophie sensorie-formelle cinématographique, les whiz-kids traficoteux derrière The Chaperone n’ont pas fini de gosser sur des maquettes en papier-mâché et sur leurs ordinateurs, car à la lumière de ce film-dynamite, documentaire plus illustré qu’animé, leur avenir est assuré pour les prochaines années. Le milieu les ayant déjà recueillis dans son giron lors du dernier gala Prends ça court! (trois prix à mon souvenir, parmi les plus substantiels), il suffira de s’armer de patience avant de connaître la suite de cette équipe prometteure. Car ce type de cinéma ne s’improvise pas sur le coin d’une table, il est minutieusement orchestré par des artisans dont la passion flirte avec l’obsession compulsive, au point de s’étaler sur de nombreuses années.

Ralph, qui respecte le port de l’afro en vogue au début des années 70, est chaperon d’une soirée dansante pour des élèves de l’école secondaire où il enseigne. Surgira de nulle part une bande de motards qui ont la ferme intention de pisser dans le bol de Kool Aid. Une seule voie de sortie envisageable pour le sympathique Ralph : faire respecter son autorité. Ce qu’il accomplira en se métamorphosant tour à tour en justicier cool de la blaxpoitation, héros de bande-dessinée et redresseur de tort dont le stoïcisme ne peut que provoquer le respect.

Animation, rotoscopie, stop-motion, marionnettes, prises de vues réelles : quel merveilleux foutoir chargé à bloc que ce The Chaperone, alors que l’anecdote servant de trame de fond est réellement racontée par Ralph et ses camarades dans cette aventure improbable, j’allais dire sur papier, mais en animation, le papier n’a de limite que l’imagination de ceux qui le barbouillent. Rappelant les vignettes animées par le bédéiste Chris Ware pour le compte de l’émission radiophonique This American Life sur les ondes de NPR, The Chaperone nous valide incontestablement l’idée que réalité dépasse la fiction, ou qu’ensemble, main dans la main, elles peuvent produire une forme de supraconscience vertigineuse dans laquelle il fait du bien (par petites doses, il faut se ménager quand même) patauger.

Quelle agréable surprise d’apprendre que j’aurai la chance de revoir ce morceau de génie inspiré sur grand écran dans une salle que j’espère comble, en glorieux 3D par-dessus le marché, au prochain festival Regard sur le court.

Vous pouvez voir la bande-annonce du film sur Vimeo

Lespouère | Moïse Marcoux-Chabot

Bilbo Cyr, Gaspésien « de racine, pas de souche, parce qu’une souche c’est mort, pis [ses] racines sont bin vivantes pis sont profondes. » L’homme qui plante des arbres, poète, indigné devant les attentats à la pudeur naturelle de la Gaspésie, enseignant qui mêle les mots à l’action; pour faire court, sujet de documentaire fascinant que Moïse Marcoux-Chabot a su rendre ainsi, magnétique par-dessus le marché, une véritable force narrative qui pousserait n’importe quel film par en avant.

La voix fédératrice de Cyr encourage celle des autres à porter lors de soirées de slam organisées à Bonaventure depuis plus d’un an. En voyant tout ce beau monde s’indigner à côté d’où j’ai grandi, la patate me fait trois tours. Que cette résilience organisée se généralise à la grandeur de la péninsule, bordel de merde!

Il faut dire à Catherine Martin (Une jeune fille) et Pascale Ferland (Ressac) que la Gaspésie d’aujourd’hui a beaucoup plus à voir avec un gars comme Bilbo Cyr qu’avec leurs visions austères fantasmées, détritus patentés à l’ombre d’usines vides. De nouvelles générations ont investi ce territoire et sont en train d’en faire un terreau d’idées fraiches qui prendront certainement racine, du moins espouèrons-le.

À noter que le film sera projeté gratuitement au Cinéma Cartier le 15 mars dans le cadre du Festival international du film ethnographique de Québec. Pour ceux qui seront à Regard sur le court, il est également projeté le 15 mars dans le programme « Tourner à tout prix ».

Gaspé Copper | Alexis Fortier Gauthier

Confession : je déteste voir des chiens au cinéma. Premièrement, ils ne sont aucunement conscients d’être dans un film (ceci inclut Benji, Rintintin, Lassie, Beethoven et le Jack Russell dans Le masque); leur altérité à l’écran me fait systématiquement décrocher. C’est comme ça, que voulez-vous. Deuxièmement, on finit toujours par leur pointer un fusil à la gueule, question de nous faire paniquer un bon coup dans la salle. C’est qu’ils sont naïfs et purs, les clébards, ils veulent tellement être aimés de leur maitre, c’est même leur unique raison d’être. Exécuter un chien, c’est l’ultime geste monstrueux, même qu’il n’est pas rare d’entendre des gens dire le plus sérieusement du monde qu’ils tueraient de sang-froid un être humain avant de tirer les poils du museau de n’importe quel membre de la gent canine. C’est donc sacrément pratique pour nous illustrer la cruauté d’une situation.

Vous devinerez qu’il y a un chien dans Gaspé Copper d’Alexis Fortier Gauthier. Symbolisant la perte d’innocence, celle d’un garçon dont la famille se voit contrainte de quitter Murdochville, en Gaspésie, alors que l’usine de cuivre du coin est aux prises avec l’une des grèves de travailleurs parmi les plus importantes de l’histoire du Québec. Le père de l’enfant a trouvé un emploi en ville et leur nouvelle demeure ne peut accueillir le chien (ce qui rappelle Le démantèlement de Sébastien Pilote). D’où le flingue, ou plutôt la carabine.

Gaspé Copper est un court-métrage d’une évidente qualité cinématographique. Sens du montage, du rythme, direction d’acteurs mesurée, recréation de l’époque adéquate et oui, efficacité dans le développement du propos : un talent à retenir est à l’œuvre. Je déplore néanmoins les moyens utilisés afin de montrer ce qui devait être montré, l’absence de subtilité, la noblesse grave du père de famille. Il n’a pas tué sans broncher son chien; c’est le boss de la Gaspé Copper Mines qui a appuyé sur la gâchette. C’est trop pour moi.

Gaspé Copper est en nomination dans la catégorie Meilleur court ou moyen métrage de fiction au prochain gala des Jutra.

Toutes des connes | François Jaros

Un quidam se fait larguer et reconstruit sa vie, en 95 plans et 5 minutes. On sautille de l’amour fou à la dépression, du sexe avec des inconnues à la littérature psycho pop, dans un foutoir d’idées inspirées, drôles et parfois touchantes. Que dire de plus? Je cherche, je cherche, mais je ne trouve pas.

Toutes des connes sera présenté à Regard sur le court.

Éclat du jour | Ian Lagarde

Les enfants blasés de L’éclat du jour sont les progénitures de personnages sortis de l’imagination de Bret Easton Ellis. Ou peut-être émergent-ils d’une soupe amorale primitive. On les brusque, et leur regard s’allume orange comme celui des mioches du Village des damnés, c’est sûr.

Des fils et filles de bourges se trimballent chez un ami bum et se mettent avec lui à saccager son appartement. Tout ça du point de vue d’un Saint Jean-Baptiste au visage bouffi comme un chérubin, qui visiblement n’apprécie pas cette séance de destruction apocalyptique. Tant qu’il y aura des sensibles.

Ian Lagarde a photographié Vic et Flo ont vu un ours de Denis Côté : amplement suffisant pour qu’on lui balance des fleurs. L’éclat du jour est aussi très beau. Mais cette beauté particulière m’ennuie. Les travellings, le ralenti, la focale longue, les rayons du soleil sur la peau… toute cette guimauve que l’on peut qualifier « d’esthétique Pinterest » me donne envie de râler. Ne manque que la trame sonore de Sigur Rós pour compléter le tableau, ou d’Arcade Fire, les ballades en vélo dans la banlieue faisant rudement penser à Scenes from the Suburbs de Spike Jonze, inspiré de leur troisième album. Bon.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.