Si ce n’était de son casting de premier ordre et de son mythique réalisateur, on pourrait croire, en lisant le synopsis et le titre peu équivoque, que Nymphomaniac se classe dans la section « Film pour adultes » de Super Écran. Sortis en deux volumes en Europe, à un mois d’intervalle, les films devraient cependant arriver au Québec en même temps, vers la fin mars. Il faut savoir que la version présentée au cinéma est écourtée et partiellement censurée, tel que mentionné au début du film. Les producteurs ont eu le dernier mot. Cela dit, on aura sans doute l’occasion de mettre la main, plus tard, sur la version « uncut et extended », mais pour cela il faudra s’armer de patience.

Évidemment, on parle de sexe, et on voit du sexe. D’aucuns diraient que c’est un film pornographique, mais ils auraient (sans doute) tort. Le film s’ouvre sur un plan de Joe (Charlotte Gainsbourg), en piteux état, inconsciente dans une ruelle. Elle est alors recueillie par Seligman (Stellan Skarsgård), qui lui offre un refuge et une tasse de thé bien chaude. Alors qu’elle est confortablement installée dans le lit, elle prévient son sauveur qu’elle est une mauvaise fille, dépravée, et qu’elle mérite ce qui lui est arrivé. Son interlocuteur, plutôt que de la juger, l’encourage plutôt à se livrer ouvertement. C’est ainsi que l’on assiste au parcours sexuel de Joe, de l’enfance à l’adolescence. Raconté par Charlotte Gainsbourg, les mots très crus qu’elle utilise contrastent avec sa voix douce et enfantine. À partir de ce moment, le spectateur devient encore plus voyeur que d’habitude. Il est constamment confronté à l’agrément ou à l’inconfort que cette position procure.

Joe s’autoproclame nymphomane, et ne se censure pas. Mais, comme on peut s’y attendre, le sujet est plutôt répétitif et on fait rapidement le tour, surtout quand la formule, a priori, est de l’ordre du « J’ai couché avec tel gars, puis celui-ci, puis celui-là… ». Pour contrer ce sujet plutôt pauvre et redondant, la narration se permet plusieurs pirouettes stylistiques plutôt inattendues – mais néanmoins appréciables –  la plupart du temps. C’est ainsi que Seligman établit des parallèles entre la vie sexuelle de Joe et la pêche à la mouche, ou la musique polyphonique, notamment. Joe embarque dans son jeu et teinte son histoire de ces comparaisons. Ces apartés didactiques peuvent paraître incongrus et un peu scolaires, mais, au final, ils produisent leur effet, ce qui dynamise certainement la narration. La relation entre Joe et Seligman est énigmatique, teintée de respect, de curiosité et d’attention. C’est sans doute ce climat précis qui permet à Joe de se livrer sans retenue. Elle parle également de la relation tendre avec son père (Christian Slater), seul personnage masculin avec qui elle n’a pas eu de relation sexuelle apparemment. On la voit alors qu’elle s’occupe de lui à l’hôpital, probablement pour ajouter une certaine profondeur au personnage. En outre, dans une scène savoureusement teintée de malaise, Mrs. H (Uma Thurman), femme trompée improbable et savoureuse, confronte Joe avec ses trois enfants. De plus, le récit joue avec les thématiques du sexe, de l’amour et du pouvoir affectif, notamment grâce au personnage de Jerôme (Shia LaBeouf). Le Volume 2 développera davantage la relation entre Joe et Jerôme, à l’âge adulte, non sans quelques embûches.

Comme Shortbus (2006), La vie d’Adèle (2013), Le pornographe (2001) et L’Inconnu du lac (2013), Nymphomaniac n’hésite pas à montrer les scènes crues, et soulève inévitablement la question : où s’arrête l’art pour devenir de la pornographie? Si les plus prudes s’effaroucheront dès les premières images, comment réagiront les autres ? Faut-il que chaque scène à caractère sexuel soit justifiée par le récit et imbriquée dans un contexte précis pour être acceptable ? À partir de quel moment sort-on du simple « prétexte scénaristique » qui contextualise et prépare les scènes sexuelles ? Serait-ce lorsque ces scènes occupent plus de 50 % + 1 du film ? Si ces questions se posent, force est de constater que la limite entre art et pornographie est de plus en plus poreuse. Serait-ce un retour au vieux débat Nude vs Naked ? Chose certaine, Lars Von Trier ne s’encombre pas avec ces question, et qu’on le lui reproche, il n’en a certainement rien à foutre. Voilà sans doute l’attitude à adopter.  D’ici l’obtention d’une réponse définitive, on attend le Volume 2.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia