Dans la lignée de l’utilisation d’un contexte science-fictionnel pour expliquer le monde présent, Her s’attarde dès le synopsis à nos rapports technologiques, humains et amoureux.

La manière est intéressante : Spike Jonze a créé une utopie et, à l’intérieur d’elle, un amour qui conserve les traces de l’utopie, puisqu’il est vu par le truchement du souvenir de Theodore (Joaquin Phoenix), durablement blessé par une rupture, probablement toujours amoureux. Rien ne peut suppléer au caractère unique de cet amour « parfait », fréquemment le premier véritable. Du moins, c’est ce que l’on croit lorsqu’il vient de nous laisser tomber. Alors on s’embarque dans des rendez-vous galants plus ou moins prometteurs où le plaisir léger occupe, mais où on ne saurait certifier que le cœur suivra. Enfin, celle qui replacera les choses, l’utopie remplaçant l’utopie, sera un logiciel informatique.

La technologie informatique est une douce et implacable maîtresse qui prend la place qu’on veut lui octroyer. Comme avec la technique mécanique, ses possibilités de faciliter la vie sont séduisantes, et quand elle emprunte la voix de Scarlett Johansson, elle l’est encore plus, séduisante. ― Personnellement et contrairement à la terre entière, apparemment, la voix de ce programme est la première chose que j’aurais changée! Mais pour les besoins du film, elle sied tout à fait. ― Puis, dans l’extase de l’amour sans matérialité, de jouissance dans l’interface commune – comme une séduction par mots clavardés sur un site de rencontre, comme un couple nu sur Skype, à six mille kilomètres de séparation entre leur épiderme moite –, il y a certes ce vide évident de la présence de l’autre, mais au surplus, d’un ordinateur à un humain, cette parfaite imperfection qui ne pourrait qu’être simulée.

Paradoxalement, Jonze nous fait vivre une grande partie de cette histoire par le visage de Phoenix, souvent en gros plan, réussissant non seulement à nous donner à voir toutes les nuances d’émotions, à nous les faire ressentir, mais aussi à donner un peu de corps à l’immatérielle Samantha à travers le regard de Theodore. Filmer un personnage absent, en faire son titre sous un pronom personnel, il fallait le faire et il faut le voir.