Voici la réponse de Catherine Pelletier à Jason Béliveau au sujet du premier épisode de la nouvelle websérie Féminin/Féminin, réalisée par Chloé Robichaud. Cliquez sur l’hyperlien que voici pour lire le texte initial de Jason. Financée par les lectrices du site Lez Spread the Word, la série est en arrêt forcé jusqu’en juin, le temps de produire d’autres épisodes. Pour la suite de cet échange, tout le monde devra donc attendre au début de l’été.

Salut Jason,

Toutes tes questions démontrent un intérêt professionnel, j’oserais croire aussi personnel, qui me plait grandement. Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voulais te proposer un profil plus général du portrait du lesbianisme à la télévision et au cinéma. Un tour d’horizon que, en tant qu’homme hétérosexuel, tu n’as peut-être jamais fait.

Il est rare que l’on discute de propos lesbiens dans les médias et encore moins dans le monde du cinéma. Le cinéma queer existe depuis longtemps et semble souvent la seule enseigne à laquelle se référer, et il reste en retrait. Malgré quelques titres plus intéressants qui surgissent ici et là, dont le très beau Kiss Me (film suédois de 2011), la production cinématographique mettant en scène des personnages gais féminins est assez famélique, presque inexistante au Québec. Et lorsqu’un réalisateur s’y essaie, le budget du film est souvent aussi déficitaire que sa qualité. J’entends ici la majorité des mauvais films du type série B, se retrouvant directement en DVD, comme il y en avait beaucoup dans ladite section du Cinéma Cartier dont tu as fait mention. Depuis longtemps, les hommes homosexuels ont, quant à eux, eu de bien meilleurs exemples cinématographiques. La vie d’Adèle a donc, je crois, permis à plusieurs de mettre un petit X sur le calendrier comme étant un des premiers films « populaires » mettant en scène une relation homosexuelle féminine; sa passion, ses tourments, au même titre que n’importe quels autres personnages d’une œuvre hétérosexuelle.

Dernièrement, la télévision a également emboîté le pas. Je t’invite à lire l’article d’Hugo Dumas intitulé « L’hiver lesbien » dans La Presse, la semaine dernière. Si je ne me suis jamais reconnue dans l’univers télévisuel québécois, ça sent le changement. Il fait état de la présence grandissante de couples lesbiens qui sont présentés et représentés au petit écran de façon dite normale, au Québec, mais aussi aux États-Unis. Dans notre belle province, les lesbiennes jusqu’à maintenant se réduisaient plutôt au couple de filles dans les Hauts et les bas de Sophie Paquin qui demandait à Sébastien Ricard (déjà en couple avec Sophie) de leur faire un enfant. Tu t’en souviens? Non. Moi non plus.

Tu sais que j’ai regardé à plusieurs reprises la série The L Word. Évidemment, comme une jeune lesbienne qui découvre sa sexualité dans les années 2000, cette série m’a marquée. Est-ce que les personnages me ressemblaient? Non. Est-ce que ça m’intéressait? Oh oui! Est-ce que toutes les filles hétérosexuelles se retrouvaient entièrement dans Carrie Bradshaw? Je ne pense pas, mais je suis certaine que la majorité a quand même désiré, le temps d’une soirée mondaine qui finit au lit avec un bel inconnu, être dans les souliers Manolo Blahnik de l’héroïne new-yorkaise. Sex and the City, en fracassant les barrières puritaines de la sexualité américaine – et, à une plus petite échelle, celles judéo-chrétiennes du Québec -, a permis une avancée majeure au petit écran, une évolution à laquelle a également contribuée The L Word en transcendant un tant soit peu sa propre sphère.

Il est donc évident que lorsqu’un film ou une série télé traite de l’homosexualité, j’ai envie de m’y intéresser. Par contre, je suis extrêmement critique des stéréotypes ou des visions fantasmées qu’on m’impose. La pertinence de la vidéo des lesbiennes qui regardent la scène de sexe dans La vie d’Adèle dont tu parles est grande. Ce qui m’amène une autre question, est-ce qu’un homme hétérosexuel peut réaliser un film de lesbiennes sans tomber dans un des deux clichés, la « boutche » ou la « porn star »? La BD de laquelle est adapté le film, écrite par une femme, était aussi sexuelle et assez graphique, mais beaucoup plus sentie et sensuelle. Est-ce que seule une réalisatrice lesbienne ou encore une femme hétérosexuelle pourrait mettre en scène une véritable histoire d’amour lesbienne?

Après avoir vu Féminin/Féminin j’ai eu ma réponse (dans cette même optique, j’aimerais aussi que tu regardes Saving Face d’Alice Wu). C’est la première fois que je voyais une réalité qui s’approchait autant de la mienne. Dans les 24 premières heures, ce premier épisode a reçu plus de 20 000 cliques. Plusieurs de mes amies hétérosexuelles, l’ayant vu avant même que ma copine ou moi ne le voyions, nous ont partagé le lien. J’imagine qu’elles nous y reconnaissaient et je suis loin d’en être gênée. Cet intérêt de leur part me porte à croire que cette websérie s’éloigne du stéréotype et n’est pas enfermée dans certains codes d’un genre ou d’une communauté qui seraient impossibles à décoder pour un « non-gai ».

En entrevue à Radio-Canada à la mi-janvier, le lendemain de la sortie de sa websérie, Chloé Robichaud répond aux questions de Catherine Perrin : « Est-ce qu’on s’attend trop à ce que, dans le monde des lesbiennes, ça doit être spécial? Est-ce qu’un des buts c’était de démolir cette espèce de bulle de fantasme que les gens pouvaient avoir? » La jeune réalisatrice précise qu’effectivement, elle désirait « montrer le quotidien de lesbiennes et puis en même temps que les gens se disent, ben coudonc ça ressemble à mon quotidien. Ça ressemble à ma façon de voir l’amour, à ma peur de l’engagement. » Je reviendrai sur cette fascinante entrevue lors d’une prochaine intervention en approfondissant mes impressions sur Féminin/Féminin. Je t’invite donc à l’écouter d’ici là!

Je te laisse sur cette question qui me titille depuis le visionnement de la série de Chloé Robichaud :

Est-ce que Féminin/Féminin est à The L Word ce que Girls est à Sex and the city?

Catherine

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