Chaque ou homme ou femme poussé au bout de sa douleur ou de son manque recourra à la violence. S’enclencheront alors les mécanismes d’autodéfense, seront provoquées les attaques préventives, des flots de sang déferleront dans les rues et les maisonnées, dans les usines et les hôtels de passe. Le mal originel nous habite tous, mais telle ou telle société prédispose au crime, au meurtre, à la barbarie. Voici la thèse transparente comme de l’eau claire de A Touch of Sin (La soif du péché en français) du cinéaste chinois Jia Zhang-ke (The World, Still Life).

Thèse en quatre chapitres, pour autant de virées dans différentes provinces de la République populaire de Mao. Comme mise en bouche au goût métallique, un ouvrier d’usine se fait justicier vengeur lorsque la direction s’obstine à refuser la distribution de dividendes promis aux employés lorsque la compagnie a été vendue au privé. Suivra le récit frontal de l’arrivée chez sa mère d’un garçon fier et acariâtre qui, aveuglé par l’appât du gain, optera pour le vol. L’amante d’un homme marié, réceptionniste dans un sauna, aura à défendre son honneur bafoué et finalement, un garçon travaillant dans un bordel de luxe se laissera aller au désespoir après avoir accumulé des dettes.

Cinéaste de la précision formelle, grand démonstrateur des nouvelles réalités de la Chine et de leurs impacts funestes sur les habitants de cette dernière, Jia Zhang-ke, tout comme les héros tragiques de A Touch of Sin, en a mare. La critique est obstinée, la démonstration implacable. Ce déterminisme dans le propos est accompagné d’images souvent crues, sanguinolentes au possible, ce qu’on n’aurait jamais cru voir dans le cinéma généralement plus détaché (mais non moins efficace) de Zhang-ke. Mais toute c’est brutalité ne l’empêche pas d’user d’une symbolique puissante, souvent animalière (le tigre, le buffle, le serpent, le singe), afin de suggérer la déshumanisation systématique ici à l’œuvre. Les objets associés au luxe – une Audi noire, d’une énergie négative insoutenable, qui restera d’ailleurs toujours immobile, comme une statue à admirer sur son socle ou une liasse de billets, qui servira à flageller une femme comme la cravache sert à asséner le cheval – ont aussi des fonctions démonstratives claires, à savoir que ces emblèmes du nouveau matérialisme érigé comme religion peuvent subitement se retourner contre nous en devenant armes ou cercueils.

Et ce dernier plan, braqué vers une foule paisible – c.-à-d. le peuple chinois – que l’on somme d’admettre ses crimes, contient la même charge que celui de The Wolf of Wall Street. Accuse-t-on le public de films aussi longs de passéisme, de complicité muette? Ironie assumée. Ce n’est que sonné, docile, que le spectateur deviendra le miroir étincelant de ce qui lui est présenté à l’écran. Ces films nous invitent-ils à prendre part à l’Histoire au lieu de demeurer ses témoins désengagés? De quelle façon? En succombant à la violence comme le font les quatre héros du film de Jia Zhang-ke?

Aucune solution n’est proposée, car la Chine n’est pas à l’heure des solutions, pour arriver là elle devra d’abord admettre qu’elle a un problème, qui est à la fois identitaire et structurel. Entre ce qu’elle promet et ce qu’elle offre à ses habitants, l’écart est plus large que le barrage des Trois-Gorges. Entretemps, et voilà ce qu’a tenté de combattre Zhang-ke l’instant d’un film, ces tristes drames humains continueront d’être de bêtes faits divers.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.