Toutes les existences finissent-elles comme celle de Charles Foster Kane? Au moment décisif où l’on passe de vie à trépas, le regard rendu vitreux par des larmes coulant le long de nos joues froides, nos lèvres molles s’entrouvrent-elles toutes afin que l’on puisse laisser échapper dans un souffle ultime un équivalant du célèbre « Rosebud »?

Voici une question purement rhétorique, car Jep Gambardella n’est pas à l’agonie. Les selles de ce gentleman sapé comme un prince doivent même être d’une consistance et d’un parfum tout ce qu’il y a de plus rassurant lorsqu’on a franchi le cap 65 ans. D’ailleurs, Jep vient tout juste de les célébrer en grande pompe sur la terrasse de son appartement cossu avec vue imprenable sur le Colisée de Rome. Quoi que, depuis quelque temps, notre party animal a des tendances mélancoliques. Des souvenirs précis lui reviennent de l’époque où il publia son unique roman, L’appareil humain, alors qu’il pataugeait encore dans la vingtaine, et d’une nuit d’été sur une île avec le grand amour de sa vie, sublime jouvencelle qui lui présenta alors ses mamelons en offrande comme deux délicieuses rondelles de figatellu, rendues luisantes par une lune gonflée et laiteuse. Le « Rosebud » à Jep, c’est le nom de cette femme qui le quitta pour un autre, mais qui ne cessa jamais de l’aimer. Pour ce qui est de son roman, malgré le respect et l’admiration qu’il inspira chez des gens d’une sensibilité certaine, il sombra dans l’oubli.

Bacchanales endiablées où tout n’est qu’enchevêtrement de plaisirs charnels, partouzes à la santé de Dionysos où le classicisme des formes côtoie sans gêne les propositions esthétiques les plus baroques, mots d’esprit livrés en exhibant le sourire tordu du chat de Cheshire : la Rome qu’illustre Paolo Sorrentino dans La Grande Bellezza se déploie gaiement sous nos yeux jusqu’à l’infini, vers ces petites heures du matin qui arrivent toujours trop tôt. Opposant à ce joyeux bordel la crise existentielle de Jep (Toni Servillo, absolument magnétique et charmant), le réalisateur installe son film sous le signe de la déambulation philosophique.

Errant dans les rues et ruelles, croisant des inconnus, de vieux amis, le mari de sa flamme d’antan, notre héros devient témoin actif du propre chemin qu’il a parcouru pour en arriver jusque là. Sans regret pour la vie qu’il a vécue, Jep finit quand même par se convaincre que son salut ne se trouve peut-être plus entre les cuisses d’une brunette plantureuse ou au fond d’une bouteille de Campari.

Moraliste le Sorrentino? Jamais. Il nous refuse la réponse facile comme il la refuse à Jep, car la vie est complexe, confondante, mystifiante et qu’elle tournoie, vrille, s’écrase au sol avant de s’éjecter dans les airs. Et c’est exactement comme ça que la caméra s’exécute, avec une folie et une liberté qui frisent la transcendance. Tout ça dans des mains maladroites sentirait le vieux provolone à des miles à la ronde; au contraire, ici cette dextérité étourdissante dévoile une tendresse profonde pour le cirque qu’est la vie de ce vieux garçon qui n’a jamais pris le temps de s’arrêter.

Cigarette au bec, le regard espiègle, la démarche souple, le sympathique salonnard s’avance vers nous tenant une coupe de champagne qui nous est destinée, l’air de dire : « Que la fête continue. »

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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