La semaine dernière est apparu en ligne le premier épisode de la websérie Féminin/Féminin, produite par le site web lesbien LSTW (lezspreadtheword.com) et réalisée par Chloé Robichaud (Sarah préfère la course). Nous avons donc décidé au Quatre trois d’inviter une vraie de vraie véritable lesbienne, notre bonne amie et collaboratrice Catherine Pelletier, à réfléchir à temps perdu, sous forme épistolaire avec notre critique Jason Béliveau, sur les qualités et la pertinence de cette incursion saphique dans le quotidien d’une dizaine de jeunes femmes vivant à Montréal. Sensé se décliner sur huit épisodes, le reste de la série sera diffusé, selon toute vraisemblance, à partir du mois de juin. Voici la première missive de Jason à l’attention de sa très chère correspondante.

Salut Catherine,

Avant toute chose, et tu le sais déjà car nous l’avons vu ensemble, je n’ai pas tant apprécié Sarah préfère la course. Même si je suis de l’avis que Robichaud a un œil cinématographique certain, qui risque d’ailleurs de s’affermir avec l’âge, et une façon de mettre en scène qui m’apparaît fraîche et novatrice au Québec, son premier film manquait de tonus, même si justement son sujet était celui d’une jeune femme un peu à côté de ses pompes. Pour citer ma critique datant de juin dernier (tu savais que j’allais éventuellement me citer) : « L’inspiration est probante dans Sarah préfère la course, surtout à la toute fin, où la course est filmée comme un chemin de croix hypnotique, musique vibrante d’outre-tombe en prime, mais il est difficile de se défaire de cette impression que nous nageons la plupart du temps en plein téléroman, et que cette approche apathique et désincarnée devient à force l’équivalent d’une tranche de jambon froid qu’on aurait laissée une semaine sur un comptoir de cuisine. »

Néanmoins, j’étais curieux de plonger dans Féminin/Féminin. Qu’une jeune cinéaste en plein essor réalise au Québec une série sur ce qui doit se rapprocher sensiblement de son quotidien de lesbienne ou de celui de femmes lesbiennes qu’elle côtoie, en soi c’est déjà un événement. Mais ce n’est pas seulement ça. C’est également l’aspect communauté de la chose. Produit par le site lezspreadtheword, qui l’a financé avec l’argent de ses lectrices, Féminin/Féminin ne me semble pas concerné à prime abord par le grand public, ce qui en ferait à mes yeux une œuvre purement queer.

Pour clarifier, et j’aimerais connaître ton opinion à ce sujet, je définirais le cinéma ou le divertissement queer comment étant produit par et pour le milieu LGBT (lesbien, gai, bisexuel et transsexuel). J’y mettrais tous les films de la feue section « gai » du club vidéo du Cinéma Cartier, où l’on pouvait trouver des films comme If These Walls Could Talk 1 et 2 et un autre à la pochette fascinante dont j’ai oublié le titre et que je ne peux trouver sur Internet parce que aussitôt que je tape « lesbians movies » dans un moteur de recherche… tu peux imaginer la suite. En même temps, je suis conscient que tout ça est très réducteur et que My Own Private Idaho, Tropical Malady, Brokeback Mountain, La vie d’Adèle et L’Inconnu du lac peuvent aisément être considérés comme du cinéma queer. Reste que l’élément FUBU (for us, by us) rend selon moi la série plus fascinante et moins racoleuse dans une certaine mesure (du type : démystifions l’homosexualité au féminin pour monsieur madame tout le monde).

Avant de plonger à proprement parler dans le premier épisode, je suis curieux de connaître ton intérêt général pour les formes de divertissement LGBT. En ta qualité de lesbienne (ah!), est-ce que t’es de facto intriguée par les films et les séries qui traitent de l’homosexualité? T’as suivi The L Word? Si je m’avance là-dessus c’est qu’après avoir vu La vie d’Adèle j’étais prêt à en discuter avec mes amies homosexuelles (au nombre de 35) et j’ai été surpris de découvrir que la plupart n’avaient pas vu le film et ne souhaitaient même pas le voir. D’ailleurs, à cet effet, une vidéo récente montrait des femmes gaies réagissant de toutes sortes de manière (du rire à la confusion la plus complète) aux scènes de sexe dans le film de Kechiche, illustrant la méfiance qu’on peut parfois avoir lorsqu’une œuvre traite d’une réalité qu’on connaît très bien, surtout lorsqu’elle est réalisée par des gens qui ne partagent pas directement cette dite réalité.

Et l’épisode dans tout ça? Pour faire court, j’ai vu dans Féminin/Féminin les mêmes problèmes que dans Sarah préfère la course, à savoir que le flair apparent de Robichaud est coupé court par une écriture famélique, très cégépienne, et qui mériterait d’être redressée. Je crois qu’elle parvient mollement à nous rendre crédible Léa (Noémie Yelle), le personnage principal de la série, fille un brin brouillonne qui a peur de s’investir en couple et qui aligne les conquêtes. Aucune idée de vers où tend son arc narratif; on verra en temps et lieu. C’est juste moi, où je vois trop l’actrice derrière pour croire vraiment à son homosexualité?

Sinon j’ai apprécié l’aspect assez frontal, le côté « étude de mœurs chez les des lesbiennes millenials », qui rappelle bien sûr Masculin féminin de Godard. Ça verse dans les clichés, mais je crois que Robichaud n’a pas le choix de les aborder si elle veut les dépasser et aller plus loin. J’espère quand même que les autres gars de la série ne seront pas tous des colons comme celui au début de l’épisode.

Donc Catherine, Féminin/Féminin, ça passe où ça casse? J’attends impatiemment ta réponse et je ne peux m’empêcher d’en profiter pour te demander : c’est-tu vrai que les lesbiennes boivent plus que les femmes hétéros?

Celui qui ne t’appellera jamais gouine,

Jason

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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