À peine âgé de 17 ans, Heli habite avec son père, sa jeune sœur Estela, sa femme et son fils encore au berceau dans un cube en terre cuite. Les hommes subviennent aux besoins de la maisonnée en travaillant dans une usine automobile. Estela entretient en cachette une relation avec un garçon beaucoup plus vieux d’elle, engagé dans les cadets. Afin de préparer leur mariage, ce dernier vole deux paquets de cocaïne saisis par la police fédérale mexicaine lors d’une descente et dissimulés par des agents corrompus. La substance illicite est cachée chez Heli, qui la découvre bien assez rapidement. À partir de ce moment, la famille du jeune garçon sera embarquée dans une spirale de violence perpétrée pas des formes d’autorité pourtant sensément à son service. Certains y laisseront leur peau. Chez ceux qui restent, la méfiance envers les enquêteurs cherchant à connaître le fin fond de l’histoire s’installe. Dans ce monde ultra violent, même les gestes moraux seront punis. Sans aucun repère, l’homme devient un animal.

Troisième film d’Amat Escalante, Heli a remporté en 2013 le Prix de la mise en scène à Cannes ainsi que la Louve d’or au dernier Festival du nouveau cinéma à Montréal. Effectivement, et c’est immédiatement visible, le réalisateur mexicain à la touche derrière la caméra, surtout compte tenu dans ce cas précis de la dureté du sujet, qui aurait pu être un piège le menant au sensationnalisme ou à la spectacularisation du trafic de la drogue. Aucun héros dans ce film, que de petites gens tentant de survivre, impliqués malgré eux dans une histoire aux répercussions funestes. C’est bien connu, la violence engendre la violence. Heli n’y échappera pas : le seul moyen de répondre à l’agression (de la propriété d’abord, du corps et de la dignité ensuite), c’est en étant soi-même agressif. La caméra d’Escalante filme tout cela de façon tantôt froide (caméra sur trépied, plans s’étirant dans la durée), tantôt sanguine (caméra à l’épaule, frontalité devant une violence barbare – les cœurs sensibles sont prévenus), tout en se tenant entre une approche sympathisante pour ses personnages et une vision quasi anthropologique. Le résultat désamorcera les spectateurs les moins investis, les autres y découvriront une œuvre abordant avec une grande justesse le problème des cartels au Mexique, ayant causé plus de 50 000 morts au pays entre 2006 et 2012.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.