1961. Greenwich Village, New York. Capitale bohémienne, berceau du courant beat et de la renaissance du mouvement musical folk, où les cafés et les petites salles de spectacles poussent comme des champignons hallucinogènes. Plusieurs y emménagent espérant y trouver le succès. La plupart sombreront dans l’oubli et cacheront chez eux sous une table les nombreuses boîtes de microsillons qu’ils n’ont pu vendre. Parmi ceux-ci, une anomalie, Llewyn Davis. Musicien solo depuis la mort de son partenaire, autodestructeur, sabotant les opportunités s’offrant à lui, il voit tranquillement ses amis accéder à la notoriété et cela le rend amer. C’est tout craché la pièce We Hate it When Our Friends Become Successfull de Morrissey, camouflant à peine une haine de sa propre personne. Llewyn est le portrait type de l’artiste maudit : sauvage, intransigeant et profondément sensible.

C’est cette sensibilité qui le rend si attachant aux yeux de ses proches, qui ne peuvent s’empêcher de l’héberger et de le soutenir financièrement malgré toutes les vacheries qu’il peut leur faire ou leur dire. Inside Llewyn Davis, c’est une semaine dans la vie de ce triste barde des temps modernes, alors qu’il reconnecte avec une ex qu’il a peut-être mis enceinte (Carey Mulligan, électrique), perd le chat d’un couple d’amis plus âgés et tente une dernière fois de donner une direction à sa carrière musicale. Périple aux relents absurdes et existentialistes, tel qu’affectionnent les frères Coen (O Brother, Where Art Thou, A Serious Man), ce dix-septième long métrage qu’ils cosignent marque un tournant dans leur filmographie en ce sens que jamais la mélancolie, pourtant présente dans bon nombre de leurs films, n’aura été autant mise à l’avant plan, aussi purement distillée. D’une fulgurance déchirante, ce portrait fané nous rend néanmoins inaccessible son sujet, déjà fantôme, se dissipant sous nos yeux embués de larmes.

Tels deux gardes du corps à la mine patibulaire repoussant des hordes de gamines surexcitées après un concert rock, Joel et Ethan nous refusent l’accès aux coulisses de Llewyn Davis. Pour un film dont le titre nous vend l’intention d’une incursion dans la psyché du musicien trouble, l’exercice reste assurément en surface. Ce refus de débordements ou d’explications dramatiques construit Davis comme présence éthérée et passagère appartenant aux univers des tragiques chansons folk qu’il chante avec un talent certain. Nous ne sommes pas en terre hagiographique, ni même biographique (le film est inspiré très largement des mémoires publiées du chanteur Dave Van Ronk), mais dans ce cas précis la capsule relève presque de l’anecdote, surtout tenant compte de ce voyage à Chicago, scène centrale scindant carrément le film en deux et qui prend beaucoup trop de temps pour convaincre de sa raison d’être (chemin de croix tordu faisant prendre conscience à Davis de la futilité de poursuivre une carrière en musique afin d’y parvenir). Entrecoupé de touches d’humour surréaliste, habité par des personnages coeniens à souhait (John Goodman en jazzman bavasseur et Garrett Hedlund en valet de l’autre, taciturne amant de poésie beat), ce moment charnière, quoique éloquent et souvent très drôle et touchant, laisse malgré tout sur sa faim.

Mais voilà, jusqu’à sa finale en queue de poisson (rappelant entre autres Barton Fink), Inside Llewyn Davis est construit autour d’une muette frustration née d’échecs successifs. Même si le bonheur lui était présenté sur un plateau d’argent, Davis trouverait le moyen de le refuser avec véhémence. Les réponses qu’il cherche sont ailleurs. Au large peut-être. Malheureusement, nous ne le saurons jamais.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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