Le hustle, selon l’idiome urbain à la sauce américaine, c’est la survie par tous les moyens. L’arnaque, l’abus de confiance, le mensonge : tout y passe. Les moins futés sèchent dans la poussière la gueule ouverte tandis que les autres parviennent de peine et de misère à se tailler une place au soleil. C’est l’eau primordiale qui fait tourner les caméras chez le pays de l’Oncle Sam, du Great Train Robbery au nouveau cinéma américain, en passant par James Cagney, le film noir, la blaxpoitation et Paul Newman. Le dernier film de David O. Russell (The Fighter, Silver Linings Playbook) se réclame de toute cette cinématographie crue et amère et l’utilise comme point de départ afin de nous servir une tranche juteuse à souhait de cinéma turgescent gonflé à bloc. Pour ceux et celles qui aiment quand ça bande dur.

Aucune mise en contexte historique, ou à peine : les codes vestimentaires (cheveux bouclés aux bigoudis, cols de chemises grands comme des truelles) installent l’intrigue dans les années où le disco trône encore au sommet des palmarès. Après s’être fait pincer par l’agent du FBI Richie DiMaso (Bradley Cooper, réhabilité à jamais dans nos cœurs), deux escrocs/tourtereaux d’envergure (Irving Rosenfeld/Christian Bale et Sydney Prosser/Amy Adams) doivent collaborer avec les autorités afin de regagner leur liberté. Le marché est simple : deux cartes « sortie de prison » en échange de quatre arrestations servies sur un plateau d’argent. Le plan le semble tout autant aux premiers abords : leurrer le politicien influent Carmine Polito (Jeremy Renner) dans une histoire d’investissements frauduleux dans l’optique de construire des casinos et revitaliser la ville d’Atlantic City. Mais le zèle de l’agent DiMaso amènera rapidement le trio – qui deviendra triangle amoureux – à fricoter avec des poissons plus gros que lui, c’est-à-dire des pontes de la mafia floridienne et des sénateurs véreux.

De l’autre côté des 138 minutes de American Hustle, les oreilles bourdonnent. Pourtant, aucun souvenir de coups de feu ou d’explosions (excluant celui d’un micro-ondes). Ce sont les dialogues de O. Russell et de son complice Eric Singer qui résonnent autant. Répliques assassines, vacheries en tout genre et confessions en forme de savate fusent de toute part; il est recommandé de s’assoir bien calé dans son siège afin de les éviter. Chaque personnage une île autogérée, mais qui n’est pas autosuffisante : nos deux escrocs-héros s’aiment, mais M. Rosenfeld est marié avec une vamp de la kitchenette, Rosalyn Rosenfeld, que Jennifer Lawrence enfile comme un bodysuit moulant. L’agent DiMaso en pince pour la renarde Prosser, qui elle contrôle et manipule du mieux qu’elle peut chacun de ses prétendants. Imbriquée dans ces intrigues passionnées celle du coup monté, dont les enjeux justement ne cessent de monter.

Plusieurs comparent le film à ceux de Scorsese, cela va de soi, mais d’où nous sommes assis, les échos remontent autant à des films comme Jackie Brown de Tarantino, où la couleur, l’excentricité du récit se frottent avec les destins brisés d’une distribution dense et incroyablement riche. Dans les deux cas, seuls les plus rapides question matière grise s’en tireront sans trop d’ecchymoses. O. Russell, malgré le luxe des décors et des costumes d’époque, préfère creuser en gros plan les forces et faiblesses de sa troupe des personnages. Et les acteurs qui les incarnent se volent les scènes comme s’ils jouaient une partie torride de tag barbecue. Dans le département divertissement qui ne prend jamais le temps de regarder dans le rétroviseur, difficile de faire mieux.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.