Cinéaste du petit orteil dans l’eau tiède du bain, Martin Scorsese s’est forgé une réputation au fil de sa longue carrière d’expert des milieux mâles et violents, grâce à des fables bromantiques entrecoupées de claques sur la gueule (Mean Streets, Goodfellas, Casino), sinon à des chutes vertigineuses dans l’esprit de désadaptés en mal d’affection (Taxi Driver, Raging Bull). Si tous ces films méritent leur place dans n’importe quel dictionnaire de films, américains ou autre, la formule Scorsese ne s’adapte pas à toutes les sauces sans réfléchir. Elle est ici appliquée afin de raconter la vie en montagne russe de Jordan Belfort (Leonardo DiCaprio), ancien courtier américain qui, dans les années 90, amassa des millions de dollars grâce à des manipulations boursières tout en jouissant d’une existence de débauches digne de Caligula. Si nous cochons avec plaisir tous les tics propres au cinéaste new-yorkais dans son dernier film, il y manque néanmoins un peu d’âme, de l’empathie ou un point de vue sur Belfort et sa troupe de joyeux escrocs.

Mise en scène vitaminée aux stéroïdes, distribution hallucinée qui se fait les dents sur des dialogues où le mot fuck est érigé comme forme absolue du sublime poétique et est décliné sous des formes qui étaient jusqu’à aujourd’hui encore inédites, variation sur le côté obscur du rêve américain, budget total qui aurait pu régler les amendes de Belfort à sa sortie de prison, durée de trois heures : ça y’est, notre génération a son propre Goodfellas. N’est-ce pas? Oui et non. Car tout le talent du monde ne peut racheter une impression d’un vide clinquant au contact de The Wolf of Wall Street, un film aussi dépravé que Spring Breakers, mais sans la sensibilité ou la mélancolie du film de Harmony Korine.

La responsable? Cette philosophie karmique au centre du cinéma de Scorsese. Ce procédural What goes around comes around qui promet d’emblée une chute en bonne et due forme de notre héros drôle et charismatique. C’est comme si Scorsese tentait de nous faire avaler avec les 20 dernières minutes de son film qu’il regrette les 160 autres, où d’interminables bacchanales saupoudrées de cocaïne mettaient le spectateur au défi de ne pas y voir une expérience cinématographique perverse à ses propres dépens, du type « jusqu’où t’es prêt à rire de la pure connerie humaine? » Jonah Hill culbute sur une prostituée, l’autre type avec un faux toupet aussi, l’overdose de Leo sur les quaaludes alors qu’il tente de rejoindre sa Lamborghini frise le génie d’un Rowan Atkinson : magnifique. Tout ça l’est à sa manière et Scorsese, visiblement dégourdi de la guimauve de ses derniers films, y prend son pied.

Et pourtant. À quoi ça rime tout ça? L’imbécile dans cette triste affaire, est-ce Jordan Belfort, qui a su profiter du système, ou les poissons moyens, ceux qui permettent aux crosseurs de son espèce de continuer leur sale boulot? Les investisseurs bafoués, ces crétins naïfs, Scorsese ne leur concède pas une seule des 180 minutes de The Wolf of Wall Street. Le film est pourtant trop long, trop alambiqué pour ne pas cacher en lui la prétention de brosser un portrait critique de l’Amérique moderne. Scorsese ne propose aucune réponse (ce qui est toujours préférable), mais ne pose aucune question non plus et cherche à peine à développer les thèmes de son film. Montrer suffit diront certains. Oui, mais à quoi? À nous dire que l’excès fut responsable des problèmes économiques récents du pays de l’Oncle Sam? Encore une fois, Scorsese verse dans l’ambiguïté à défaut de savoir comment aborder le sujet de son film. On en sort donc sonné, avec l’impression de s’en être fait passer une, à l’image des victimes de la Stratton Oakmont de Belfort.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.