Lieu de recueillement, de réflexion, aux dédales multiples et débouchant sur des pièces parfois insoupçonnées, le musée se présente à ses visiteurs comme rendant principalement hommage au passé. Il fixe, canonise, fait le point sur des mouvements, des courants précis qu’il aide à définir. Au cinéma, on préfère le traverser en courant, sans regarder en arrière. Museum Hours prend le Musée Kunsthistorisches de Vienne comme point de départ narratif et graduellement fera déborder le sublime d’entre ses murs pour qu’il puisse atterrir dans les rues et ruelles de la capitale autrichienne, dénuées de leur lustre touristique.

Anne (Mary Margaret O’Hara) quitte le Canada pour l’Autriche afin de rendre visite à une cousine malade qu’elle n’a pas vue depuis des années. Au contact d’une ville qu’elle ne connaît pas, sans le sou, le Kunsthistorisches deviendra rapidement pour elle un point d’attente et d’errance. Elle y rencontrera Johann (Bobby Sommer), ancien roadie pour des groupes punks dans les années 70, aujourd’hui gardien au Musée, qui se plait à philosopher qu’après tant d’années de vacarme, il trouve maintenant réconfort dans le silence des pièces qu’il surveille. Ils deviendront amis devant les toiles des grands peintres et dans les tavernes de la ville, profitant de leur compagnie afin de s’ouvrir et de s’exprimer sur une multitude de sujets, du plus banal au plus profond, sans hiérarchie aucune.

Entrecoupant leurs visites dans l’envoutante lumière du Musée, Jem Cohen filme des plans simples de Vienne, à des années lumières de la bête carte postale, pourtant attirants, faisant échos au parcours d’Anne et de Johann, elle découvrant la capitale autrichienne pour la première fois, lui la voyant sous un nouveau jour à travers les yeux de sa compagne. Les pérégrinations de Cohen avec de nombreux groupes de musique au fil des ans (il a réalisé, entre autres, le documentaire de tournée Instrument au sujet du groupe punk Fugazi) sont probablement pour quelque chose dans cette façon toute simple de filmer, sans esbroufe, malgré tout consciente et attentionnée. Effacé et anonyme, comme le visiteur silencieux d’un musée, le réalisateur accumule ici les images, les accorde librement, cherchant dans le montage la surprise, l’inattendu. Il oppose également le beau et le laid, le haut et le bas; entre un tableau de Bruegel et une scène de marché dans la ville, la différence est mince. La présence d’ailleurs du fameux peintre flamand est constance dans le film, reprenant l’idée d’une vision décentrée, où tous les éléments captés ont la même importance, où le grandiose côtoie les scènes de la vie paysanne pour au final ne former qu’un.

Les personnages n’évolueront pas, ou à peine. Qui peut changer du tout au tout en l’espace de quelques jours? Antithèse de Before Sunrise de Richard Linklater, ou deux jeunes adultes tombaient en amour à Vienne l’espace d’une nuit, dans Museum Hours le temps n’est pas contracté, il défile plutôt à une cadence surréelle, se déploie et rend possible de fixer un bâtiment ou un tableau pour ensuite en parler durant des heures dans une taverne déglinguée. Le sujet du film devient toutes ces associations d’idées, d’images, de rencontres qui nous constituent, indéfiniment. Tout en nous tenant immobiles devant une toile, nous changeons de façon imperceptible. Museum Hours est donc sur les riens qui deviennent le tout, et cela il le rend à ravir, faisant à nouveau de Vienne une ville atemporelle où le cinéma vient parfois briser ses conventions (Bad Timing de Nicolas Roeg vient en tête). Son caractère calme et décontracté pourra décontenancer les moins attentifs, les autres y découvriront une œuvre majeure de l’année qui s’achève, modeste, mais d’une acuité et d’une beauté incontestables.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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