Second ingénieur sur un cargo stationné à Lévis à la suite d’un bris mécanique, Traoré (Issaka Sawadogo) est hébergé chez Fanny (Chloé Bourgeois), jeune mère monoparentale qui peine à joindre les deux bouts. D’abord réticente à l’idée de partager sa demeure avec un étranger, et ce malgré une somme compensatoire plus que bienvenue, Fanny se liera d’amitié avec l’homme d’origine ivoirienne, qui lui de son côté devra convaincre les autorités canadiennes qui enquêtent sur l’incident qu’il n’est pas responsable de l’immobilisme du Diego Star.

Frédérick Pelletier est un relatif inconnu, même si son parcours professionnel l’a amené à travailler pour la publication sur le cinéma Hors Champ, l’Office national du film et la Cinémathèque québécoise. Ce qui est d’emblée apparent au contact de Diego Star est son habileté à faire ressortir le maximum chez ses acteurs. Il capte d’abord le visage de Chloé Bourgeois comme Rossellini captait celui d’Ingrid Bergman, laissant à la jeune actrice une latitude incroyable afin d’exprimer le désœuvrement de cette pourvoyeuse de pâtés chinois à la cafétéria de la gare, dont le fils est presque le fruit d’une Immaculée Conception, coriace devant l’adversité, fragile à ses heures.

Même refrain pour Issaka Sawadogo, qui lui fait de Traoré un homme d’une bonté évidente, pourtant brisé par la distance qui le sépare de sa famille et contraint de se battre pour préserver son honneur. Pelletier aime visiblement ses sujets et les filme sans retenue, goulument, parfois jusqu’à la claustrophobie. Ceux qui souhaiteraient voir Lévis sur le grand écran seront déçus : Diego Star n’est pas une carte postale exposant les charmes de la rive sud de Québec. Les plans sont serrés; le récit l’est également, au point où l’on se demande parfois si Pelletier, qui a signé le scénario, n’use pas de raccourcis afin d’installer une tension entre ses personnages, comme lorsque Traoré surprendra Fanny à commettre une geste qu’il considère comme indigne d’elle, ou moralement répréhensible. Leur relation de confiance s’effritera donc jusqu’à la cassure et précipitera le récit vers une finale quelque peu expéditive, alors que notre attachement pour ses deux éclopés est sincère et profond.

Afin de préserver intacte la subtilité de son scénario, Pelletier s’emmêle donc un brin les pinceaux dans la dernière demi-heure en nous refusant l’émotion qu’il préparait depuis l’entame. L’absence de résolution précise, bien qu’éloquente quant au sort de ces travailleurs quasi clandestins, dont la vie peut basculer d’un instant à l’autre, est trop pressée d’en finir pour happer le spectateur au-delà du dernier plan, pourtant dévastateur. Mais voilà qu’un bien faible bémol pour un film qui, avec Le démantèlement, assoit cette année du cinéma québécois comme celle d’un retour marqué et décomplexé du réalisme social, forme qui est ici comprise dans ses moindres ressorts affectifs.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

Commentaires