Avec ce film, Jean-Marc Vallée effectue une remarquable une entrée dans l’industrie cinématographique américaine, par la grande porte, après avoir timidement gratté le paillasson avec The Young Victoria. En proposant un récit inspiré d’une histoire vraie, soit celle de Ron Woodroof, un redneck tout ce qu’il y a de plus stéréotypé, mais dont la maladie le pousse à changer, on est certain de plaire à un public élargi. L’histoire est plutôt classique, et le parcours du protagoniste est semblable à celui que l’on retrouve dans tant d’autres films des années 80-90, combinant un certain message politique, une poigne d’empathie et de rédemption, dans un combat personnel qui rapidement devient universel. Mais n’est-ce pas justement le propre des films biographiques ? Au départ, le personnage de Ron, interprété par un Matthew McConaughey émacié et moustachu, est tout à fait antipathique. Homophobe drogué et paumé, à l’esprit fermé, portant des chemises trop grandes et un chapeau de cowboy, il est l’archétype du sudiste rétrograde, individualiste et macho. Mais lorsqu’il apprend qu’il est affecté par le VIH, et qu’il ne lui reste que 30 jours à vivre aux dires du médecin, il tente, par tous les moyens possibles, de trouver une solution, en contournant les normes. C’est ainsi qu’il s’embarque dans un trafic de médicaments, en s’associant au passage avec Rayon (Jared Leto), méconnaissable en travesti fragile et attachant, et qu’il fonde le Dallas Buyers Club. Mais ses intentions sont purement mercantiles et tout est fait dans son propre intérêt. Cela dit, avec une savante combinaison de médicaments et de vitamines non approuvés par la FDA, il parvient à améliorer sa qualité de vie ainsi que celle d’un grand nombre de personnes atteintes, comme lui, du VIH ou du SIDA. Même si l’on parvient à rendre le personnage sympathique et attachant, grâce à un savant alliage combinant la fougue et l’humanité de Tom Hanks dans Philadelphia avec l’astuce de Leonardo DiCaprio dans Catch Me if You Can, on n’en fait cependant pas un héros. On trace davantage le portrait d’un homme qui décide de survivre en contournant les règles et qui, au passage, remet en question ses certitudes.

Appuyé par un casting fort intéressant, le film met en scène, d’abord, Matthew McConaughey, qui se montre depuis quelque temps capable d’émouvoir les foules en modifiant son jeu et, dans ce cas-ci, son physique. Comme bien des acteurs et actrices qui ont obtenu une prestigieuse statuette lorsqu’ils ont osé s’enlaidir (Hilary Swank, Halle Berry, Christian Bale, Charlize Theron, Nicole Kidman…), parions que McConaughey fera partie du lot. Évidemment, cette remarque est plutôt réductrice, car, espérons-le, la prestigieuse Academy récompense le talent d’abord et avant tout. Cela dit, serait-ce plus facile pour un comédien de se détacher de son image et de plonger dans la peau d’un personnage difficile en devenant méconnaissable ? Possiblement. Récemment, on a pu voir une autre performance surprenante de McConaughey dans Mud de Jeff Nichols, où mon collègue Jason le qualifiait de magnétique. Mais le film ne repose pas entièrement sur ses épaules. Une grande part du succès de Dallas Buyers Club est due à Jared Leto, qui renoue en partie avec son rôle de junkie de Requiem for a Dream, doublé d’une personnalité confiante dans un corps frêle. Jennifer Garner, quant à elle, est juste assez sympathique, convaincante et concernée dans le rôle d’un médecin aux yeux de biche attendrie attachée à ses patients.

Si l’histoire est facile à expliquer à un producteur, qui en voit tout de suite le potentiel, c’est que les éléments mis en place sont diablement efficaces. On veut que le protagoniste réussisse, malgré les embuches, et que sa quête progresse en même temps que le spectateur s’attache à lui. Sans être moralisateur, le film est mené de main de maître par Jean-Marc Vallée et son directeur photo, Yves Bélanger. On ne réinvente certes pas le biopic, mais il s’agit d’un film qui utilise avec une aisance remarquable les mécanismes narratifs et émotifs afin de produire un effet réussi. Gageons qu’il connaîtra un grand succès, et c’est sans doute mérité. La carrière américaine de Jean-Marc Vallée ne fait que commencer, et espérons qu’il saura trouver sa signature dans cette industrie lourde et parfois contraignante, afin qu’on puisse bientôt utiliser le terme « valléen » pour qualifier ses œuvres.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia