Éleveur d’agneaux sur une large terre gondolée aux environs de Chicoutimi, Gaby (Gabriel Arcand) vit une existence aux limites de l’austérité. Séparé de sa femme, ses deux filles habitant Montréal, il passe le plus clair de son temps à travailler, sa routine brisée parfois par les visites d’un garçon du coin venant lui prêter main-forte. Confronté un jour au divorce de sa fille ainée (Lucie Laurier), qui veut garder la maison où elle a élevé ses deux fils, le fermier conciliant décidera de vendre tous ses actifs (la maison, la terre et le troupeau) en pièces détachées. Mais Gaby n’est pas poussé contre son gré au dépouillement. Pour le patriarche, donner est preuve d’amour. Et la reconnaissance n’a pas à entrer en ligne de compte. La terre et les moutons sont plus une vieille et récalcitrante habitude dont il faudra se débarrasser, comme la cigarette ou le gros gin, parce que cette dernière le définit moins que son amour indéfectible pour ses « princesses ».

Récit sur le morcellement d’un certain modèle de société patriarcal, sur la perte des traditions d’antan, sur la transmission avortée d’un mode de vie de plus en plus considéré comme archaïque, Le démantèlement de Sébastien Pilote se développe avec une paix et une assurance en phase avec les décors magnifiques qu’il peint, grâce à l’apport crucial de Michel la Veaux à la photographie. Le golden hour y tient une place de choix, au point que naturellement, l’on ne peut voir ces plans successifs de champs baignés d’une lumière dorée et contrastante sans penser aux exemples les plus mélancoliques du genre Western crépusculaire, avec Unforgiven de Clint Eastwood en tête de liste. Avec une vue aussi imprenable sur la fin du monde de Gaby, le spectateur a tout le loisir d’apprécier la magnificence de ce qui sera vendu au plus offrant.

Si parfois le schématisme du scénario verse dans l’affect à gros sabots – ne vendons aucune scène, au risque de gâter la réception –, les violons sont modulés par le jeu tout en subtilité de Gabriel Arcand, d’où ressort une sensibilité qui comprend la force muette dont se prémunissent certains pères devant les difficultés que peuvent vivre leurs enfants. Son regard à la fois ténébreux et brillant de compassion absorbe et ramène à sa cadence tout ce qui l’entoure; Gaby n’est pas muet parce que soumis, mais plutôt parce qu’il a compris, au fil des ans, que le poids des gestes pèse plus que n’importe quelle parole. Et dans son obstination à se débarrasser, envers et contre tous, de ce qui jusqu’alors le constituait presque entièrement (l’emprisonnait, dira-t-il), il transcende l’avatar de la résilience canadienne-française qu’était Marcel dans Le vendeur pour devenir l’agent sublime (ridicule ?) de son propre sabotage. Ridicule ? Parce que si la majorité voit dans le geste de Gaby le signe d’un sacrifice noble et admirable, une infime minorité ne pourra s’empêcher d’y trouver à nouveau les restes d’une abnégation molle et pathétique, abnégation dont sont tissées nos chaudes et moelleuses couennes identitaires. Pour nous, le tragique et la beauté du Démantèlement nait de l’alliance de ses deux visions contradictoires et complémentaires : à donner par amour ce que l’on ne pouvait se permettre de garder, la perte devient source douloureuse d’apaisement.

Sébastien Pilote s’obstine visiblement à travailler le même sillon de film en film. Appelez cela réalisme social ou poétique, mélodrame, tout ce que vous voulez. Mais qu’il remonte à la source des pères (Brault, Perrault) ou qu’il suit plutôt le courant pour aboutir sur du neuf, dans les deux sens le chemin est parcouru avec un talent qui se raffermi de plan en plan. Il est peut-être trop tôt pour qualifier le cinéma de Pilote d’abouti – d’ailleurs, le choix du terme propose une idée de finitude, de fermeture –, mais il s’avère incontestablement l’un de nos réalisateurs les plus aptes à triturer le matériau cinématographique. Au prochain film, donc, qui n’arrivera jamais assez tôt.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.