Crédit photo : Simon-Charles Couture-Labelle

Nous avons eu la chance de rencontrer Sébastien Pilote, qui était à Québec il y a quelques semaines pour la promotion de son dernier film Le démantèlement, film d’une belle facture classique au sujet d’un père (magnifiquement interprété par Gabriel Arcand) qui décide de vendre sa ferme afin d’aider financièrement l’une de ses filles. Voici la transcription de cet entretien.

Le Quatre trois : Tant dans Le vendeur que dans Le démantèlement, le personnage principal est indissociable de son travail. Certains verront beaucoup de similitudes entre Marcel et Gaby…

Sébastien Pilote : Il s’agit de deux personnages dont le séparateur entre leur vie personnel et professionnel est très poreux. Il n’y a pas vraiment de frontière entre les deux. Marcel Lévesque vivait dans une cour de concessionnaire automobile, alors que Gaby vit au milieu des moutons. Pour ce dernier son métier est important, mais sa situation paternelle prime, davantage que dans Le vendeur. C’est un père avant d’être un éleveur d’agneaux. Je voyais en lui un parent en puissance mille. Il est père, mais également mère; il donne le biberon et met au monde des enfants constamment. Le démantèlement est un film d’amour sur la relation père-fille, sur le don et le sacrifice parental.

Le métier est important pour moi. Chez le fermier, ce qui m’intéresse est son rapport particulier au temps. Gaby n’est pas un consommateur, tandis que Marcel était une courroie de transmission entre le consommateur et l’industrie ou la société. Gaby est quelqu’un de totalement externe à cela. J’ai l’impression qu’aujourd’hui tous les citoyens sont avant tout des consommateurs, avant d’être des citoyens. Gaby est resté dans une région protégée parce qu’il est constamment sur sa terre, il n’a pas le temps d’aller acheter du linge neuf, par exemple. Il met du pétrole dans son pick-up, mais ça fait partie de son travail. Il n’est pas le genre de gars qui va dire « je m’en vais en Floride ». Quand tu lui retires son travail, ça fait un drôle de personnage, le vide qui est créé est intéressant, comme d’ailleurs dans Le vendeur. Ce sont des gens qui n’ont jamais appris à vivre autrement qu’à travers leur travail. La différence avec Gaby c’est qu’il est un père très fort.

Le Quatre trois : Malgré le caractère détaché de Gaby, sa décision de démanteler la ferme pour aider sa fille est un geste de volonté pur.

Sébastien Pilote : Marcel dans Le vendeur ne voulait pas arrêter de travailler, même si tout le monde le poussait à arrêter. Dans Le démantèlement, les gens ne veulent pas que Gaby vende, alors que lui le veut pour ses enfants.

Quand j’écrivais le scénario, j’avais l’impression de retravailler le même personnage, même s’ils sont complètement différents. Évidemment quand tu incarnes un personnage avec un acteur, les ressemblances disparaissent. Mais pour moi faire différents films, c’est toujours un peu refaire le même; on change les acteurs, les personnages, les histoires, les décors, mais c’est tout le temps le même film que tu retravailles, remâches, que tu racontes différemment, c’est un travail nouveau sur un même thème, comme une série de tableaux.

Le Quatre trois : Il y a aussi dans le film une tension entre le documentaire, très visible dans des scènes comme celles des encans, et avec quelque chose qui relève du romanesque, parfois même du mélodrame, deux éléments que l’on voit rarement ensemble, ou qui cohabitent sans que le spectateur ne s’en rende compte.

Sébastien Pilote : La mode dans la critique plus pointue c’est de dire « on en a marre du réalisme social », parce qu’il y en a eu beaucoup, avec les frères Dardenne qui ont inspiré beaucoup de cinéastes. Pour moi, il y a quelque chose de faux dans le fait de dire ça. Tout est tellement construit quand on fait du cinéma. Dans mes deux films, même s’il y a un aspect réaliste, documentaire, ça reste de la fiction. Il y a un mélange entre vrais fermiers et figurants, par exemple. J’aime rendre ça un peu confus, encore une fois pour moi la frontière est très poreuse entre la fiction et le documentaire. Ça se fait beaucoup au niveau de la direction artistique, qui donne parfois une apparence documentaire, aussi parce qu’on a besoin de travailler plus rapidement, nous avons moins de contrôle que si nous étions dans des studios.

Les deux films sont très écrits, très fidèles à leur scénario. On peut dire que le documentaire est en lien avec l’improvisation, mais c’est loin d’être le cas. Gabriel Arcand raconte qu’il était réticent à accepter le rôle parce qu’il avait l’impression qu’un tiers du film était du documentaire, qu’il s’agissait de voir l’acteur travailler, en train de nourrir les moutons. Pour moi, nous sommes encore dans la fiction. C’est embêtant. Est-ce qu’on engage un acteur pour jouer au fermier ou un fermier pour jouer à l’acteur?

Tout le travail documentaire, de voir un acteur poser des actions, pas seulement l’action dramatique, mais aussi dans le quotidien, le banal, pour moi c’est comme la littérature chez Proust. C’est avec des détails que l’on peut créer des impressions de déjà vu. C’est ce que j’aime, créer des images. Comme Marcel dans Le vendeur, qui achète des canettes de Coca Cola. Ce n’est pas très dramatique, mais ça fini par créer quelque chose. Montrer le personnage de Gaby qui met ses bottes le matin, qui travaille la nuit dans la bergerie, qui retourne déjeuner, qui remet ses bottes. Montrer sa routine, c’est montrer le passage du temps.

Le Quatre trois : Le démantèlement, c’est aussi un peu la fin d’une façon de vivre au Québec?

Sébastien Pilote : Gaby finira par déménager dans une petite ville industrielle, un peu comme celle de Marcel Lévesque dans Le vendeur. Il quitte la tradition, le patrimoine. Il n’y pas si longtemps, 80 % du territoire québécois était celui des paysans, du monde rural, des fermes familiales à échelle humaine. Aujourd’hui il s’agit plutôt de fermes industrielles. C’est aussi la famille qui a éclaté au même moment. À l’époque tu savais que tu avais des fils et des filles, une femme sur qui compter. La famille était une industrie en elle-même. Tout le monde se tenait et tout le monde se sacrifiait aussi d’une certaine façon. Ça me fait penser à Maria Chapdelaine, qui se sacrifie pour faire comme sa mère. Elle ne choisit pas l’homme le plus beau ni le plus fin. Elle ne choisit pas le rêve, les États-Unis. Si elle vivait aujourd’hui, Maria Chapdelaine s’en irait à Lowell avec Lorenzo Surprenant. Gaby est une sorte de Maria Chapdelaine, et ses filles sont le contraire d’elle.

Le Quatre trois : Pour les filles de Gaby, l’accomplissement personnel ne peut se faire qu’en allant en ville.

Sébastien Pilote : Il y a beaucoup un effet de mode là-dedans, d’une idée d’être dans l’air du temps. Pour faire un lien vers le cinéma, c’est péjoratif de parler des sentiers battus, faut absolument en sortir quand on en fait, il faut défricher des nouveaux chemins. Pour moi les sentiers battus c’est de l’entretien. Le classicisme au cinéma c’est ça aussi, c’est pour ça que j’ai voulu aller vers de quoi de plus formellement effacé. Quand tout le monde est à grands coups de machette dans la jungle de l’innovation, tu te dis pourquoi ne pas aller dans ces sentiers battus, personne est là, c’est le désert, c’est là que ça va être original.

Je ne voulais faire aucune esbroufe, aucune mise en scène sophistiquée. Je ne voulais pas me mettre à l’avant pour prouver quoique ce soit. Et ça m’a demandé plus de courage que de faire des choses complètement innovantes. Je ne voulais également aucun cynisme dans Le démantèlement. Dans notre société aujourd’hui, tant en art, en cinéma, il y a beaucoup de cynisme, et pour moi le cynisme est un arbre qui ne fait jamais de fruits… 4:3

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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