Ce n’est pas facile d’écrire sur un film comme 12 Years a Slave. Pas seulement parce que c’est un excellent film (et là-dessus il est dur à battre), mais surtout parce que ce n’est pas simple de mettre des mots sur les émotions que le film suscite en nous, de s’exprimer sur ces images qui reviennent sans cesse en tête après la projection. Non seulement le sujet est-il profondément choquant, mais Steve McQueen signe en cette troisième réalisation une œuvre minutieusement exécutée, implacablement efficace.

McQueen n’en est qu’à ses débuts dans sa carrière de réalisateur de longs métrages que déjà, il arrive à marquer ses créations de son style personnel qu’il ne cesse de fignoler depuis Hunger. Encore une fois, il nous plonge dans un cinéma-vérité qui nous propulse dans une réalité dure, par moment insoutenable, mais profondément marquante.

Avec une mesure extraordinaire et une retenue déconcertante, 12 Years a Slave s’intéresse à l’histoire sordide de Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor), un Afro-Américain né libre dans l’état de New York en 1808.  Musicien faussement embauché par une troupe d’artistes, il sera drogué, battu puis vendu comme esclave en Louisiane où il restera captif à l’insu de sa famille pendant douze ans. C’est là que, trimbalé de propriétaire en propriétaire, il sera confronté à la limite de sa propre humanité, entraîné vers la bestialité que son instinct de survie lui commandera.

12 Years a Slave se tient bien loin du style cavalier et burlesque du Django Unchained de Tarantino. Est-il nécessaire de spécifier que, n’ayant pas été séduite par le produit à la limite du bon goût de Tarantino, j’ai été soulagée de voir ce que McQueen avait réussi à faire d’un sujet aussi riche. Le réalisateur ne se contente pas de montrer la réalité quotidienne des esclaves, il nous la fait vivre. C’est donc parfois au bord de l’écoeurement qu’on découvre la laideur de la bassesse humaine. Plus que du racisme, on constate la quasi-absence de solidarité qu’emmène la pulsion de survie des esclaves. Seuls les plus forts survivent, et aucun d’entre eux ne tente de trainer avec eux les plus faibles de peur de s’en empêtrer.

L’approche visuelle est sobre, à la limite du dépouillement. Cette retenue dans la réalisation permet au film de passer à côté du piège du voyeurisme qu’on pourrait ressentir à la découverte d’un milieu comme celui-ci, pour ne jamais laisser le message se vautrer dans un esthétisme douteux. Les plans sont tour à tour fixes et insistants, agités et étourdissants. Certaines des images montrées sont si fortes qu’elles restent en tête longtemps après la fin du film, comme c’est notamment le cas pour la scène de pendaison montrée en plan fixe du début à la fin. McQueen se permet de laisser parler ses images. Il ne surcharge jamais l’esthétisme de 12 Years a Slave de fioriture qui saperait la force tranquille et implacable du film.

Relativement peu vu dans des premiers rôles à l’écran, c’est le Britannique Chiwetel Ejiofor qui tient le film sur ses épaules. Solide du début à la fin, le jeu d’Ejiofor est nuancé, puissant, et figure certainement dans les performances masculines les plus marquantes de 2013. La transformation du personnage se vit au fur et à mesure de la progression du film, et c’est avec fascination, parfois horreur que nous sommes témoin des cicatrices que laissent une déshumanisation telle que l’esclavage sur les hommes, même ceux aussi instruits que Solomon Northup.

Impossible de passer sous silence le talent de Lupita Nyong’o qui interprète avec beaucoup d’intensité une esclave souffre-douleur dans la plantation de coton d’ Edwin Epps, Epps justement campé par un Michael Fassbender déchaîné, frénétique et violent qu’on arrive rapidement à détester. La seule chose qui agace dans les interprétations de 12 Years a Slave n’est pas le jeu des acteurs, mais plutôt celui des accents. Ainsi, Benedict Cumberbatch et Michael Fassbender, européens, proposent un accent sudiste plutôt étrange, et Brad Pitt, lui-même américain, incarne un Canadien trop parfaitement assimilé à l’accent louisianais, ce qui n’est pas sans rappeler le parler d’Aldo Raine d’Inglourious Basterds.

Tantôt insistante, tantôt grinçante, la musique en est pour beaucoup dans la sensation d’oppression que provoque 12 Years a Slave. Parfaitement synchronisée avec un montage judicieusement manié, c’est surtout lors de l’introduction que les notes d’Hans Zimmer prennent toute leur importance. Mais bien qu’elle soit judicieusement choisie, la musique sait se taire dans les moments clés, laissant toute la place aux interprétations senties des acteurs.

12 Years a Slave n’est pas un film qui plaira à tout le monde. Peut-être trop brut pour rallier une très large audience, il reste cependant le plus accessible des films de Steve McQueen. Assurément dérangeantes, la dégradation et la violence montrées ne s’exhibent jamais en spectacle. De plus en plus rarement a-t-on affaire à de grosses productions telles que celle-ci, qui se permet de prendre son temps sans ne jamais devenir statique. Même si certains le trouveront trop construit pour les remises de prix et les tapis rouges, 12 Years a Slave reste un des films les plus aboutis de 2013, indéniablement.