Basé sur une pièce de théâtre, The Broken Circle Breakdown – portant aussi le titre Alabama Munroe – retrace le parcours amoureux sinueux de Didier et Elise, au cœur de la Belgique flamande. D’emblée, on pourrait s’attendre à un film comme Walk the Line (2005) de James Mangold, ponctué de musique country et de remous sentimentaux. Et avec Veerle Baetens (Elise) qui ressemble par moments à Reese Witherspoon, le parallèle est d’autant plus évident! Même si cette prémisse amoureuse pourrait sembler plutôt convenue et maintes fois visitée, le film évite le piège du mélodrame grâce à un amalgame de facteurs le rendant à la fois attachant et divertissant.

Chronologiquement, il s’agit d’une rencontre entre un cowboy musicien et une tatoueuse, du développement de leur relation, des premières années passées avec leur fille, puis de leur vie après la mort prématurée de celle-ci. À l’instar de 500 Days of Summer et Eternal Sunshine of the Spotless Mind, les épisodes de la vie du couple sont présentés de façon non-linéaire, alternant du début à la fin, exigeant du spectateur un travail de repérage. Ce dernier doit reconstituer la ligne du temps afin de comprendre la logique narrative de l’histoire. Mais au-delà de ce jeu temporel, The Broken Circle Breakdown, grâce à ses flashback et flashforward, fonctionne comme un album de photos de famille désorganisé. Autrement formulé, c’est comme si on avait laissé tomber par terre une boîte remplie d’images, prises à différents moments depuis la première rencontre du couple, et qu’en les ramassant, des connections sentimentales se créaient entre ces blocs d’histoire. Cela dit, rien n’est aléatoire dans le montage, et on ne se contente pas que de revenir dans le passé. Le montage est ici mené de main de maître, car jamais on ne s’embrouille. Il s’agit plutôt d’un casse-tête qui se compose progressivement, créant un ensemble de plus en plus précis avec chaque nouveau morceau qui s’ajoute. De plus, de remarquables contrastes peuvent ainsi être créés, lorsqu’on met côte à côte une scène de dispute et une scène présentant le premier flirt de Didier et Elise, par exemple. Sans être démonstratif et tapageur, le montage se fait en douceur, et les séquences s’enchaînent sans difficulté. Entrecoupé de moments où le couple performe sur scène des airs country et bluegrass, le film laisse une place considérable à la musique, qui est un contrepoids juste au propos difficile du film.

Le point tournant survient lorsqu’on apprend que Maybelle, la jeune fille du couple, est atteinte d’un cancer (grâce à la narration non-linéaire, cette information nous est révélée assez tôt dans le film). Au final, c’est la maladie qui aura le dessus et qui laissera le couple avec une douleur insurmontable. Comment, après cette cassure, retrouver une vie normale ? Alternant entre le passé et le futur, les épisodes présentés à partir de ce moment hantent le spectateur. Son point de vue surplombant lui permet de comprendre la douleur des parents, de même que l’amour infini qu’ils portent envers leur fille, lorsque différentes séquences avec cette dernière ressurgissent, véritables fantômes d’un temps heureux. Mais les prolepses permettent aussi d’avoir une connaissance sur l’avenir du couple, comme si leur destin était tracé d’avance. Or, si le montage était maladroit, le fragile équilibre entre les informations dévoilées aux spectateurs et la progression narrative serait rompu. Heureusement, ce n’est pas le cas. La dynamique du couple change constamment dans le film, et le spectateur est témoin de l’évolution bouleversante de ces personnages attachants, qui, loin du cliché, dégagent tantôt une insouciance et une énergie sexuelle palpable, tantôt une vulnérabilité poignante qui ne laissera personne indifférent.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia

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