Qui est-il, cet inconnu du lac? Cet amant que l’on a noyé sauvagement une nuit dans un lac autour duquel se retrouvent chaque jour plusieurs hommes gais? Michel (Christophe Paou), ce beau brun moustachu, sorti de l’imagination de Tom of Finland, qui aurait commis l’irréparable? Notre héros Franck (Pierre Deladonchamps), jeune homme témoin de la mort du premier, qui s’est épris du deuxième? Ou Henri (Patrick d’Assumçao), quadragénaire possiblement amoureux de Franck, mais qui garde ses distances, d’abord en se tenant à l’écart sur la rive où se rencontrent ces hommes, ensuite en avançant qu’il n’est pas là pour le cul, mais plutôt pour profiter du lac durant ses trois semaines de vacances estivales? À vrai dire, dans cette interzone sélect où le sexe règne et est littéralement sur toutes les lèvres, personne ne se connaît réellement. Le plaisir y est éphémère, balisé, et en dehors du coït, point de salut. Pour la plupart d’entre eux, cet accord tacite est respecté à la lettre; pour d’autres, les sentiments se livrent comme autant de condamnations à mort. Et gare à celui qui s’attachera au premier venu.

Alain Guiraudie revisite avec une très grande assurance formelle ces milieux clandestins qui n’excluent pas, malgré tout, une certaine forme de fraternité, d’amitié. Les hommes se sourient, respectent gentiment les refus; tout est effectué dans la joie et la bonne humeur. C’est l’été, il fait chaud et le décor est paradisiaque. Le pied, quoi. Les apparences sont pourtant trompeuses, car se terre à l’affut Friday the 13th et l’influence du slasher américain se fait sentir à plusieurs reprises. L’on pense également à Hitchcock pour l’ingénuité de Franck, qui sera faussement soupçonné d’avoir commis le meurtre, et pour le regard extérieur de Henri, qui n’est pas sans rappeler celui de Midge Wood dans Vertigo ou de Lisa Fremont de Rear Window. Vue de chairs en friction, L’inconnu du lac travaille jusqu’à la moelle le suspense qu’il instigue en serrant dans une étreinte funeste ses protagonistes déjà submergés dans le désir. Mais si les contacts sont crus, la tendresse qu’ils exposent prévaut sur ce qui pourrait être considéré comme de l’exhibitionnisme.

Et ici, celui qui se matérialise lorsque l’on s’y en attend le moins n’est pas le meurtrier sanguinaire, mais l’inspecteur de police, surprenant dans leur intimité les amants du lac afin de les interroger. Ce retournement fait partie d’une série qui révèle le film dans toute sa splendeur lorsqu’il est regardé de travers, alors qu’il vacille habilement, le cul entre plusieurs genres. Guiraudie s’est déjà défendu d’être un porte-parole du cinéma queer; rien ici ne le contredit tant les influences sont nombreuses et prennent le pas sur les catégorisations les plus simplistes.

Sous les couverts d’un exercice de genre, il est possible de voir dans L’inconnu du lac un avertissement contre les relations non protégées et sur la propagation du sida, virus incarné par le séduisant Michel. La morale de cette histoire? Il faut parfois savoir se méfier de ses désirs les plus charnels, au risque d’y laisser sa peau. Comme quoi l’amitié platonique, ça a ses bons côtés aussi.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.