Décembre 1968. Jean-Luc Godard est à Noranda, en Abitibi. Il nourrit un projet particulier, celui de défricher ce que l’on nommera plus tard la télévision communautaire, en tendant des caméras vidéo aux travailleurs, femmes et étudiants afin qu’ils puissent parler librement d’eux-mêmes. Un contretemps viendra cependant mettre abruptement fin à l’expérience : le froid. Selon la légende, incapables de supporter les températures glaciales de la région, Godard et sa compagne, l’actrice Anne Wiazemsky, retournèrent en France en catimini, laissant en plan la petite équipe chargée de l’affaire.

Ce court épisode sert de toile de fond à La chasse au Godard d’Abbittibbi, premier long métrage d’Éric Morin, cette visite du cinéaste derrière À bout de souffle et Pierrot le fou instiguant dans le cœur de deux jeunes Abitibiens en couple, Michel (Alexandre Castonguay) et Marie (Sophie Desmarais), des désirs de révolution et de liberté. À la rencontre de Paul (Martin Dubreuil), Montréalais sur place pour guider à travers nos contrées sauvages Godard et ses collaborateurs, Marie se découvrira également une passion amoureuse qui lui était jusqu’alors insoupçonnée.

Éric Morin réalisa il y a trois ans un court métrage nommé Opasatica, quelque chose de très beau, mais de très mince sur un homme et une femme vivant une idylle dans une cabane, huis clos meet cute affecté au possible, anodin et dont le souvenir aujourd’hui ne fait que préciser cette impression que La chasse au Godard d’Abbitibbi est superficiel et désincarné, plus près, dans son esprit de synthèse – dans sa synthétique, pour extrapoler – du vidéoclip (milieu d’où provient Morin) que du cinéma.

Mais de quoi est-il réellement question? Bien sûr, il y a ce triangle amoureux entre Michel, Marie et Paul, aux ressorts narratifs inexistants, ou à peine. Marie résistera d’abord, ensuite cèdera. Michel, présenté comme un loser sympathique, débouchera inexplicablement sur une figure digne des plus grandes tragédies, déclamant les larmes aux yeux La marche à l’amour de Gaston Miron, ce qui, au lieu de nous émouvoir, nous apparaît comme du terrorisme sentimental, rien de moins. Paul, joué jusqu’à la caricature par Martin Dubreuil, appartient à un autre film – Elvis Gratton? – et l’intrigue qu’il partage avec Sophie n’a aucun souffle. Les parades amoureuses se jouent sur des postures creuses, les acteurs font le minimum syndical, bref, c’est la catastrophe. Morin aurait dû passer plus de temps avec ces derniers qu’avec son directeur photo.

Est-ce un film politique? Contestataire? On y voit l’échec d’une expérience aux intentions nobles – comme s’il suffisait de donner une caméra aux « classes inférieures » pour qu’elles prennent conscience de leur asservissement – tout en restant loin des sujets croqués sur le vif. Le film s’approprie donc les idées nouvelles (révolutionnaires?) de JLG – sont-elles valables ou ridicules, là aurait été une bonne piste à développer – pour n’en garder que les contours esthétiques, c’est-à-dire les effets, jump cuts, filtres de couleur, particulièrement dans la première demi-heure, avec en apothéose une scène absolument interminable dans une salle de spectacle où rien n’est établi, sinon la minceur d’un scénario qui peine à faire exister ses personnages.

Voilà La chasse au Godard d’Abbittibbi pour vous : un film plus intéressé par le vernis que par le viscéral, bien tourné dans la mesure où il réussira à tromper les cinéphiles les plus naïfs quant à sa pertinence. Mais détrompez-vous : sous ses airs gentiment subversifs se cache l’un des films québécois les plus poseurs qu’il nous ait été donné de voir de mémoire récente. L’un des plus nombrilistes aussi, et voilà une belle ironie compte tenu du fait qu’il traite d’un désir de s’ouvrir et d’aller jaser avec « le p’tit monde ».

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.